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Michel ORIVELCe blog est destiné à promouvoir mes écrits, particulièrement mon premier roman, "L'Horizontale" publié en sept 2007, et à communiquer avec mes lec(ac)trices et lec(ac)teurs. BlogCatégoriesDerniers billetsCompteursLiensFils RSS |
Ulysse dans la valléePar Michel ORIVEL :: 21/08/2008 à 19:38 :: Ulysse
Ulysse ! Quels parents facétieux, cultivés ou innocents, avaient pu ainsi prénommer leur enfant à la fin du XIXème siècle ? Avaient-ils choisi au hasard ou sur un calendrier – révolutionnaire ? – comme pour les Fête Nat de l'Afrique coloniale ? Je n'ai pas connu mes aïeux farceurs, seulement mon grand-père ainsi affublé. Mais des turpitudes l'entraînèrent rapidement loin du pionnier légendaire. À Azay-Le-Rideau, aux antipodes d'Ithaque, ma grand-mère n'était surtout pas Pénélope. Pour moi, Ulysse s’appelait avant tout Pépère ; l'universalité du diminutif dans l'environnement familial éclipsait le prénom, sans pour autant que le non-dit traduise une volonté. Il répondait à Pépère comme Alice à Mémère, rebaptisés ainsi par leur propre progéniture à l'apparition des petits-enfants, au plus intense du boum des bébés. Alice et Ulysse, l’alliance ne dépassait plus l’assonance! Les voisins, les commerçants et autres ridellois, saluaient le retraité de l’antique et sempiternel « Monsieur le percepteur ». Le prestige de son prénom me fut, plus tard, révélé par mes humanités dans un lycée classique. Mon grand-père a toujours éprouvé beaucoup de peine à se mouvoir. Blessé au genou par un obus, pendant le conflit de 14-18, il n'a plus jamais quitté Azay-le-Rideau, sauf pour « monter » à Tours de temps à autre. Probablement plus contraint qu'enthousiaste, il se laissait trimbaler par un de ses fils ou filles, en autorail ou, sur la fin de sa vie, en voiture. Dès la fin du premier conflit mondial – germe de la mondialisation avant le commerce ! –, le gouvernement de la république lui avait attribué un emploi réservé. La perception locale meubla sa destinée professionnelle, close bien avant ma naissance. Rentré commis aux écritures, il la quitta en ayant gravi tous les échelons, ennobli de la notabilité propre aux hiérarques locaux – curé, notaire, instituteur, médecin – combinaison raffinée de respect et de familiarité. Peu après le deuxième conflit, plus mondial que le précédent, Pépère eut droit à une retraite précoce, autre bénéfice contingent à sa survie bancale. Son existence – celle qui lui seyait – s'est focalisée sur ses jardins. Il disposait de trois terrains, disséminés dans la vallée de l'Indre, en amont du bourg, sur la route d’Artannes et de Pont-de-Ruan, achetés les uns après les autres, à mesure de ses disponibilités financières. Les deux plus proches s'étendaient à la sortie de la commune, mes petites jambes trouvaient pourtant le chemin bien astreignant. Le plus lointain se situait à Perret, bien au-delà du périmètre de l'agglomération, où quelques troglodytes occupaient la paroi sculptée par la rivière. Dans ces habitations ancestrales, il me semblait que ne pouvaient prospérer que des hommes primitifs, même si les grottes étaient maçonnées par des murs semblables aux logements classiques, garnis de fenêtres et de portes conventionnelles. Urbain, je redoutais toujours que quelque néandertalien vêtu d'une peau d'ours n’en surgisse. Je ne prisais guère d'emprunter ces parages inquiétants. Lui parcourait le chemin doucement, sa vitesse rivalisait avec celle de ses petits-enfants. D’avril en octobre, devançant l'aube, il partait seul, à bicyclette. L'horaire d'été n'avait pas été instauré, il disposait donc de plusieurs heures de labeur avant que la chaleur ne le contraigne à s'interrompre. À s’en tenir à l'adage qui promet un bel avenir aux matinaux, il aurait dû en avoir, il ne lui avait pourtant guère souri! Il revenait chargé de légumes et de fruits, rassemblés dans une volumineuse caisse en bois arrimée sur son porte-bagages, et aussi, parfois, dans des filets à provisions accrochés à son guidon. L’équilibre très précaire de l’ensemble ajoutait à l'amoindrissement physique du cycliste. Pendant les grandes vacances, qui voyaient défiler en désordre quelques-uns de ses petits-enfants, confiés par des parents absorbés, notre lever coïncidait avec son retour. Face à notre café au lait, il dégustait sardines grillées et Sainte-Maure de confection familiale, le tout accompagné de pain frotté à l'ail ou couvert d'oignons crus. L'odeur âcre des poissons m'indisposait, maltraitait mes papilles imbibées du sucre, sur lequel ma grand-mère ne lésinait pas, revanche d'une privation récente dont j'ignorais le supplice. Ses escapades matinales n'étaient pas une marotte de retraité : en activité, il ne se rendait à son bureau qu'après. Simplement il raccourcissait la virée champêtre. Il respectait une sieste quotidienne, bienfaisante puisqu'elle l’isolait d'un entourage soudain trop proche. Avait-il ajouté cette pause à l'heure de la retraite ou avait-elle, de tout temps, entrecoupé l’intermède dominical ? Symbole de la quiétude de l’instant, un chat venait immanquablement se lover sur ses genoux et accompagnait de ronronnements le souffle régulier du dormeur. En milieu d'après-midi, ragaillardi par la méridienne, le grand-père s'attelait à nourrir son cheptel ; je ne manquais pour rien au monde de l'accompagner. Il clopinait jusqu'à la cave, creusée dans le tuffeau de la paroi, à l'arrière de la maison, dans son ombre portée. Celle-ci abritait le vin dans son immensité et, juste derrière le portail à claire-voie, les clapiers des lapins, ainsi pourvus de suffisamment de lumière. Pépère m'emmenait parfois jusqu'au fond, pour récupérer une des bouteilles étiquetées, dévolues aux fêtes de famille. Les ténèbres absolues, seulement troublées par la torche électrique, conféraient sa majesté au breuvage dionysiaque. L'humidité, chargée d'une lancinante odeur de moisissure, consolidait l'étrangeté de ma perception. Lors de mes incursions liminaires, je ne lâchais pas la main du grand-père, jusqu’au jour où je sus m’en affranchir et parcourir cette crypte, libéré de mes frayeurs enfantines. Ainsi j'atteignis l'âge dit de raison ! Il m'interdisait rigoureusement de caresser les lapereaux, car la mère les abandonnerait, m'expliquait-il doctement. Je n'y avais droit que du jour où il les séparait. Curieuses, les bestioles n’hésitaient pas à s’approcher, à m’arracher des mains les fanes de carottes ou les brins de luzerne que je leur présentais. Aussitôt, elles se réfugiaient d'un bond au fond de la cage en mâchonnant leur butin. Puis nous nous rendions au poulailler, un poulailler théâtral, puisqu'il perchait sur le contrefort prolongeant l'étage de la maison, en surplomb de la cave. Pépère avait bien du mal à gravir l'escalier ; à mon tour, en avance d'une marche, je lui agrippais la main pour l'entraîner. Il lui arrivait de marquer une pause en grimaçant, défaillance à laquelle il ne s'abaissait pas en présence d'Alice. Il m'offrait volontiers un oeuf pour le gober. Il nettoyait la coquille, la perçait délicatement aux deux extrémités, avec l’épingle dont il n'avait pas manqué de se prémunir. Il me tendait son présent précautionneusement, un doigt obturant l’orifice inférieur. J’aspirais. Venait d'abord le blanc, visqueux et tiède, sans saveur bien marquée, puis le jaune qu'il fallait pomper avec un peu plus de force, la saveur de soufre me ravissait. Il m'observait d'un œil complaisant, repu d'un plaisir simple. Mon goûter avalé, il ne me restait plus qu’à restituer l’enveloppe vide aux volatiles. Depuis cette époque, j'avais pérennisé le plaisir de manger des oeufs crus ; récemment, le hachecinq haineux est passé par là, mettant un terme à ce délice ancestral. En fin d'après-midi printanière ou en soirée estivale, toujours à bicyclette, il retournait à ses cultures pour arroser. Il rentrait à la tombée de la nuit, grommelant quelques jurons bienséants quand elle le surprenait, à cause de l'éclairage de son engin, plutôt faiblard. Sa passion avait envahi jusqu'à la façade de la demeure, décorée d'une vigne, dont le pied montait en parallèle de la porte d'entrée ; deux bras horizontaux couraient de part et d'autre, sous les fenêtres de l'étage, la taille royat. L'expérience du grand-père à épamprer soigneusement son chasselas assurait la récolte. Il lui fallait une échelle. Il tolérait qu'on la lui installe, mais refusait de déléguer la tâche indispensable dont l’univers familial le targuait d'expertise. Sous l’œil inquiet de ses filles et les rouspétances de la grand-mère, il y grimpait lentement, péniblement, en boitant verticalement, pour couper les rameaux inutiles. Il portait d'abord sa jambe valide sur le barreau supérieur, et s'y appuyait pour hisser sa jambe raide. Ses filles imploraient le ciel au pied du péril, comme Marie devant la croix. La récolte se révélait toujours succulente et prolifique. En septembre, il consentait à ce qu'un tiers, fils ou gendre, cueille les grappes sous sa direction vigilante. Mûries à l'intensité héliophile réfléchie par l'albe du tuffeau, elles s'épanouissaient hors de portée des nombreuses mains innocentes de la troisième génération, dont la patience ne pouvait se contenir devant l'aubaine. La menace d'une piqûre de guêpe, ritournelle des parents, refroidissait les plus pugnaces d’entre les cousins, toujours prêts à une courte échelle complice. Plus impérieux à son quotidien que le tribut alimentaire, le jardinage meublait le loisir exclusif de Pépère. Bien après que ses enfants avaient convolé de leur propre zèle, il continua à cultiver l'intégralité de ses terres, à tailler ses nombreux arbres fruitiers. Il distribuait les récoltes à sa progéniture, démultipliée par son lignage direct, et les surplus à la cantonade. Je me suis souvent interrogé sur les fondements d'un tel acharnement face à l’invalidité ; le bonhomme endurait déjà tant de supplices avec le seul trajet à vélo, avant même la pénibilité de l'ouvrage. Comment, esquinté par le baroud et par la vie, bêchait-il tant de surface, passait-il tant d'heures au ras du sol, à planter, biner, désherber, récolter, alors que son corps meurtri ne lui permettait guère l'élan élémentaire de la marche ? Nul doute que la satisfaction de ses récoltes forgeait ses joies d'homme simple. Qu’esquivait-il le plus : ses souvenirs de citoyen pacifique confronté à un conflit atroce, dont il portait l'empreinte indélébile ? Outre ses lésions irréversibles au genou, il souffrait d'avoir été gazé à l'ypérite. Bénissait-il sa survivance, quand des millions de bougres y avaient laissé leur peau, à commencer par la quasi-totalité de ses frères, à l'exception d'un ? Ou fuyait-il l'atrabilaire épouse qui gendarmait la chacunière ? Le quotidien ne l'avait-il pas emporté ? Désenchanté par les récriminations de sa moitié, par son autorité dont il avait subi une bien plus intransigeante pendant sept ans, se réfugiait-il dans ses ultimes oasis, pot-pourri de secrets et de sérénité, Eden sans Eve, sans l'Eve qu’Alice n'était plus ? Loin du tumulte conjugal et d'un pays dorénavant étranger à celui des merveilles. Ses yeux étaient souvent empreints d'une insondable mélancolie ; pour lui, plus que pour tout autre, le silence pesait d'or. Ses mots, des pépites rares et précieuses, traduisaient sa bonhomie et son extrême tolérance. Il entretenait plus que quiconque la pudeur dans le sentiment, que ses murmures peinaient à manifester autant que sa gestuelle. La filiation entre lui et moi avait allègrement franchi la génération qui nous séparait, sans aucun besoin du verbe pour la cristalliser, pour imprimer ma mémoire. La survenue, singulière et toujours inattendue, d'une contenance bourrue, masquait son émotion. Lors des repas dominicaux, quels que fussent les convives, je siégeais à la place biblique, à droite du patriarche. Symbole furtif de son affection, ce privilège marquait-il sa préférence parmi ses nombreux petits-enfants ? Pas plus qu'il ne s'épanchait sur son passé en général, Pépère, un être du présent, y compris dans ses mutismes, n'évoquait les hostilités devant sa descendance. Les quelques échos dont je peux témoigner résultent des narrations de ma mère et de mes oncles et tantes. Il avait, paraît-il, épargné un groupe de soldats du Kaiser surpris à jouer aux cartes dans une clairière, alors qu'il dirigeait une patrouille. Il avait préféré passer son chemin plutôt que de les trucider ou les capturer, risquant le poteau d'exécution où de ses compagnons avaient échoué pour bien plus futile que ce renoncement. Il avait pourtant bénéficié d'un maximum de déveine : la quille se profilait après trois ans de service militaire, quand la mobilisation générale fut décrétée à l'été funeste ! Il avait donc enchaîné et, au final, traîna sept ans sous l'uniforme, démobilisé en 1918, inapte à être renvoyé au front pour fignoler l'ouvrage, privé de l'armistice conquérant qui façonnait les héros. L'ex-poilu s'en foutait, lui qui, ultérieurement, se déroba aux commémorations. Comme une aguicheuse virevoltant autour de son soupirant, la quille l’avait nargué au point de ne se livrer à lui qu’à l’ultime rebond final, non sans l’avoir irréparablement déchu. Alors le jardinage lui fourbissait-il l'évasion précieuse de ce cauchemar, hanté par la réminiscence de ses frères éternellement jeunes, mais réduits, avant que de n'avoir vécu, à un nom sur une croix perdue au milieu de tant d’autres dans quelque cimetière de la Somme ou de la Lorraine, ou pire à son rang alphabétique sur le monument aux morts ? Restait-il halluciné par le mirage de ces ennemis qu'il ne revendiquait pas comme tels ? La sépulture de sa jeunesse effervescente reposait dans les tranchées refermées, dans les cratères d'obus comblés par le temps qui passe, mais point n'efface le remords de l'immortalité temporaire. L'écho intérieur du vacarme de la grosse Bertha, renvoyé inlassablement par les battements de son cœur, murait éternellement ses états d'âme. Qu’enfouissait mon grand-père quand il retournait sa bêche lourde de glèbe ? Le fumier de cheval qu’il ne manquait pas de se faire livrer à l’automne ou les déjections autrement plus inhumaines de l’hystérie collective ? Que brisait-il quand il émiettait sa pelletée en la frappant avec la tranche de son outil ? Les mottes qui, bientôt, hébergeraient ses plantations ou le spectre des ordres aveugles qu’il était censé avoir appliqué de plein gré ? Indifférent à la répétitivité des saisons, à leur pesanteur cyclique, il éprouvait une jubilation récurrente à préparer ses semailles pendant l'hiver, y compris les plus hypothétiques. Il s'acharnait à sélectionner, entre autres graines, celles de melons, qui, une année sur deux, s'avéreraient trop peu sucrins, faute d'un ensoleillement adéquat. C’était avant le réchauffement climatique. Dès sa dégustation, il récupérait les pépins de quelque nectar bien dodu qui avait émerveillé les convives. Les graines séchaient plusieurs mois au grenier exposé aux courants d'air. Un soir de veillée, pendant que la grand-mère ravaudait ou tricotait, il les triait. Il agissait méthodiquement, penché sur la table où il les avait éparpillées, ses lorgnons ajustés sur le nez. Il tournait et retournait chaque pépin plusieurs fois avec la pointe d’un couteau, jusqu’à ce que l’un d’entre eux le satisfasse. À l’aide d’une pince à épiler, il remisait les élus dans une boîte en fer. Forme, taille, couleur, défauts, ses critères de sélection ont conservé leur mystère : il ne m'introniserait pas avant la maturité inhérente, soutenait-il. Il ne disposa pas de cette satisfaction. En janvier, il les semait individuellement dans des minuscules pots de fleurs. Au repiquage, dans les surfaces les plus exposées au soleil, il couvrait chaque pied d’une plantureuse cloche en verre, serre individuelle pour ces fruits choyés au-delà du raisonnable. Aux heures lumineuses des journées printanières, il enlevait les protections, les replaçait soigneusement avant que la fraîcheur ne s’installe. Après les ultimes gelées matinales – bien au-delà des saints de glace – il débarrassait définitivement les plants de leur chapiteau. Au cœur de juillet, il pinçait les tiges excédentaires, posait les fruits naissants sur des tuiles afin de les protéger de l'humidité. À la fin de l’été, nous dégustions les melons, dont le cénacle familial le complimentait hypocritement. Les charentais fondaient son unique prétention. Chaque veillée servait au tri d’une semence, puis plus tard dans l’hiver, aux semis en pots ou à la réparation des outils. Certains soirs, il découpait des bandes étroites dans le quotidien local, y collait régulièrement des graines de carottes, de salades ou de navets avec un empois d’amidon. L'écartement entre les graines variait en fonction de l'espace vital indispensable à chaque variété. À la première pleine lune opportune, il enterrait ses calicots dans des saignées qu'il effaçait d'un coup de râteau après l'arrosage inaugural. Il disait gagner un précieux temps en s’épargnant à l’avance le fastidieux éclaircissage. L'humus et l'eau dégradaient papier et colle, les pousses pouvaient s’élancer et proliférer. Jamais il n'invoqua son impotence pour justifier son préalable. Toutes ses cultures, à l’exception notable de ces sacrés melons, généraient succès, reconduits de saison en saison. Carottes, radis, haricots verts, petits pois, mange-tout, navets, salsifis, scorsonères, fèves, épinards, tétragone, flageolets et autres haricots blancs, choux cabus, choux rouges, courges, fraises, laitues, chicons, romaines, batavias, betteraves, tomates, il réussissait tout. Depuis les semis, dont certains envahissaient les serres vitrées de sa fabrication - fichées dans le sol au bêchage et démontées dès leur inutilité - jusqu'à la récolte des semences pour l'année suivante, il maîtrisait son art jusque dans les ultimes détails. Il auscultait les bourgeons, accompagnait la feuillaison de commentaires avisés, jubilait discrètement de la moindre efflorescence, s'extasiait d'un sourire ténu pour un moignon naissant de drupe. Parallèlement, il maudissait les gels intempestifs qui martyrisait la floraison, les avrils pluvieux qui inhibaient la pollinisation par les abeilles et assistait impuissant au coulage des fleurs. Pépère observait un subtil équilibre entre son dessein et les vicissitudes de la nature, n'hésitant pas à traiter s'il le fallait, recours de la dernière minute, à doses comptées. La bouillie bordelaise – dans mon imaginaire enfantin, la bouillie ne représentait qu'une infâme nourriture de bébé – lui semblait assez universelle pour vaincre toutes sortes de chancres. Il versait de la poudre bleue, sa potion magique, son remède miracle, dans son pulvérisateur en cuivre et le remplissait d’eau. Il revêtait un masque, se harnachait de l'appareil avec de multiples contorsions et m’imposait de m’éloigner. Pour le traitement des arbres, il grimpait sur un escabeau, autre perchoir de perdition pour cet estropié. Il rabrouait doctement ses filles trop timorées qui le berçaient de sentences de prudence. Ses trois lopins s'égayaient d'arbres fruitiers, pruniers, cerisiers, pêchers, brugnoniers, pommiers, poiriers et d'arbustes, framboisiers, groseilliers, groseilles à maquereau, cassis, noisetiers, vignes en palissade contre les murets les plus propices. Il disposait de suffisamment de place pour tout et ses spécimens de poires, à Perret, couvraient plusieurs saisons. Il greffait la plupart de ses arbres. Dans son principal carré, le plus proche où nous nous rendions le plus souvent, il avait fait creuser un bassin pour collecter l'eau de pluie et ériger une cabane où il stockait ses nombreux ustensiles et tous les accessoires essentiels à son activité. En été, l'intérieur restait relativement accessible. En hiver, le capharnaüm regorgeait des rames nécessaires aux haricots, des tuteurs des tomates, des filets de protection pour les arbres fruitiers, des arrosoirs provisoirement superflus, alignés prés du réservoir à la belle saison, des tuyaux d'arrosage enroulés sur des jantes de voiture. Survivait une vieille pompe, difficile à amorcer et interdite d'utilisation, quelles que soient les difficultés conséquentes, quand un couple de fauvettes ou de mésanges nichait dans la colonne creuse. Au cœur du printemps, il m’installait à portée de vue, me prescrivait la plus grande immobilité silencieuse afin de contempler les allées et venues du père ou de la mère, colportant insectes et vermisseaux au droit du bec. Le spectacle récompensait ma patience, étouffant sous ma juvénilité. Intrigué par notre présence, le messager marquait une période d'attente dans une branche proche. Mon grand-père, féru d'observation, me saisissait le menton et orientait mon regard. Le passereau se faufilait à l’intérieur de la tubulure par un minuscule orifice et réapparaissait quelques secondes plus tard pour une autre quête. Il pépiait pour donner le signal d'un nouveau départ. Le manège recommençait jusqu'à ce que je me lasse. Leur chaperon m’interdisait de soulever le capuchon de la colonne, afin de ne pas perturber la famille. Pour assister aux envols maladroits des oisillons, il m’installait encore plus loin, conscient de la nécessité d'une distance de sécurité pour les parents moniteurs de vol et leurs apprentis Icare. Après la dispersion définitive de la couvée, je pouvais enfin découvrir le nid, encore auréolé de quelques plumes. Sans malice ni résurgence de paganisme dans sa requête, le croyant qu'il était, implorait le Ciel pour le retour du couple l’année suivante, le considérant comme ange gardien de son domaine. Suprême luxe et sauvegarde plus prosaïque, il s'était accordé une adduction d'eau municipale. Pépère veillait aussi sur la tortue terrestre, autre nymphe protectrice de l'aire. Sa réapparition après une longue hibernation, provoquait une effusion de joie, rare chez ce pudique. Elle se nourrissait de salades, il laissait donc traîner les fanes un peu partout. Mais, finaude, elle préférait se servir sur les pieds tendres, gravant les feuilles de dentelures que le témoin avisé me montrait. Elle se gavait de fraises, en juin il n'était pas difficile de la dénicher ! Gourmande, la cistude ne se cachait plus. Elle gobait les fruits mûrs les uns après les autres, dédaignant les baies encore blanches. Pépère lui parlait parfois, pour se moquer affectueusement de son allure courtaude, comme pour mieux relativiser sa propre infortune. Il chassait Miquette, quand elle se prenait à aboyer sur le plastron, tournant en rond pour déloger l'habitante, recluse face à l'intimidation. Quand il cueillait ses récoltes, il veillait scrupuleusement à remettre en liberté les coccinelles. Avant de traiter une planche, il les collectait et les déposait à distance. Par contre, il ne concevait aucune compassion pour les escargots, rassemblés un à un sous des pots de fleurs renversés et lestés. Futurs festins. Et il m'avait tôt enseigné les différences entre les abeilles, à respecter, et les guêpes qu'il pourchassait. Le muret en dévers de la route départementale délimitait un recoin maudit. Longtemps auparavant, mon grand-père y avait occis à coups de bêche une vipère aspic rouge, qu’il avait malencontreusement piétinée. Un des plus dangereux ophidiens, quoique rare dans cette contrée, prétendait-il. La belle, endormie au soleil, s'était vivement rebellée quand le grand-père avait posé le pied sur sa queue. L’imprudent, opportunément muni d’une fourche, s'était défendu avec fougue, la peur au ventre d'être mordu. En un éclair de réflexe, oublieux de son infirmité, il l'avait estourbi d'une estocade précise et expéditive sur la tête menaçante, déjà proche de son mollet. Il me recommandait sentencieusement de ne pas approcher ce muret couvert de chasselas, bien que, depuis cette péripétie mémorable, il n’eût plus entraperçu une quelconque guivre. Ses rictus, à seulement évoquer son bref combat d'une voix tremblante, suffisaient à me dissuader. Fallait-il qu’il ait été chahuté par une frousse impulsive, pour priver de vie un être doué pour elle ! Accomplit-il un geste de survie dont il n'avait jamais ressenti la vitalité pendant ses années de tranchées ? Lui-même émondait les sarments ou récoltait le raisin avec circonspection, heurtant les pierres avec la pointe de son sécateur pour effrayer ses hypothétiques ennemies. J’avais fini par ne plus adhérer à cette mise en scène, mais je me conformais à son vœu pour lui complaire. Malgré sa complainte réitérée, il ne pouvait m'illusionner d'un arpent d'enfer dans son paradis. Le potager du grand-père m’offrait des balades à travers la France profonde : la carotte était nantaise à moins qu’elle ne fût de Chantenay, de Colmar ou comtadine, les tomates venaient de Marmande, la frisée et le cornichon fin de Meaux, la mâche de Cambrai, la chicorée Cornet d’Anjou, le potiron rouge hâtif d’Étampes, l’asperge d’Argenteuil ou de Sologne, le chou de Bonneuil, d’Aubervilliers, de Vaugirard, de Pontoise ou d’ailleurs, le coco blanc de Soissons et la mogette de Vendée, l’ail rouge de Provence, le cornichon vert petit et l’oignon blanc de Paris, le haricot beurre de Rocquencourt et le vert fin de Bagnols, la reinette du Mans, la cerise de Vernon ou de Montmorency. Le vieil homme s’appliquait à me situer ces villes sur la carte imaginaire qu’il dessinait progressivement dans mon esprit. Parfois il avouait ne pas bien savoir de quelle ville il s’agissait : Bagnols-sur-Cèze, Bagnoles-de-l’Orne ? L’orthographe l’avait orienté vers le Languedoc, mais j’appris plus tard qu’il y avait plusieurs autres Bagnols parmi les 36000 communes françaises. De Carentan à Solaize, de Viroflay à Louviers, d'Annonay à Gournay, de Fontenay à Mulhouse, les plants me lançaient des invitations à l’évasion dont il était privé depuis celle, funeste, qui l’avait amoindri. Mutins, légumes et fruits nous entraînaient hors des frontières de l’hexagone, le chou à Milan ou Bruxelles, la betterave en Égypte, la chicorée en Hollande, le navet à Zürich, le concombre à Athènes ou en Russie, l’échalote à Jersey, le panais à Guernesey, la fève en Espagne, la tomate à Rome et la noire en Crimée, la pomme au Canada. Pépère m’entretenait d’autres espèces, dont les noms vibraient de l'imagination de ses prédécesseurs : la reine de Mai, la merveille d’hiver, la Marie-Louise, le paille des vertus, le Saint-Victor, le Cupidon, la reine-claude, la Sainte-Catherine, la Napoléon, la beurré Hardy, la passe crassane, la cœur de bœuf. De loin, je préférais les variétés qui me dépaysaient. Même si, parfois, surgissait une exception. La malice du grand-père – fustigée par la pudibonderie maternelle – suggérait qu’un jour je croquerais la cuisse madame plutôt que la Louise bonne d’Avranches. Dans l’enclos devenu mappemonde, je courrais d’une planche à l’autre, ravi de parcourir si vite de si longues distances. La curiosité du monde me prit ici, où l’éveil des sens se bornait à la vue et aux odeurs. Le peu d'Ulysse dans mon grand-père se révélait là, tout au long de cette carte du tendre végétale. Le deuxième jardin, à portée du premier, bordait l'Indre, à l'orée des majestueux peupliers qui pompaient la rivière souterraine. À la fin de l'hiver, les crues le submergeaient régulièrement. Ici, le maraîcher pouvait aller emplir ses arrosoirs à la rivière. Son handicap allongeait le temps, rien de plus. De l'ouverture à l'automne, certains membres de la famille s'y rendaient pour pêcher. À l'ombre, échappant à la touffeur de l'été, ces contemplatifs surveillaient, pendant des heures, les bouchons souvent improductifs. Un chevesne de temps à autre leur redonnait confiance et prolongeait la partie. J'aimais cette rivière sombre, immobile, où, en aval, se reflétait le château, presque plus célèbre pour son image dans le miroir sans la moindre vague que pour son architecture. Quoi de plus narcissique que le pavillon de chasse de François Ier se mirant dans l'Indre stagnante, symbole d'une symétrie naturelle achevée ? Sa photographie a fait le tour du monde. Pour ma mère, cette tranquillité absolue ne traduisait qu'un leurre : la dangerosité était réelle selon elle, et le risque de noyade certain pour ceux qui y tombaient, même pour les enfants qui, comme moi, avaient précocement appris à nager ! Je passais donc de longs moments à scruter la rivière, sagement assis aux côtés d’un oncle ou d’une tante captivé par son bouchon. Avec le recul, je ne peux m'empêcher de rêver aux siestes lestes que certains couples ont pu savourer quand Ulysse et la chaste couvée de ses descendants, rebutés par la canicule, s'abstenaient ! La discrétion de l’asile, son charme champêtre, son silence naturel et le contre-jour diffus à travers les peupliers géants ne pouvaient que trousser au crime. Combien de fois l'assiduité halieutique ne fourbit-elle qu'un argument de circonstance? Outre les innombrables variétés potagères nourries aux alluvions déposées par les submersions hivernales, le grand-père entretenait soigneusement un carré de luzerne et de trèfle pour les lapins, par ailleurs nourris de toutes les épluchures leur convenant. À notre retour, j’offrais mon bouquet de trèfles à quatre feuilles à mon lapereau préféré, lui transmettant – en y renonçant généreusement – tout le bonheur acquis patiemment à la cueillette. Aucun oreillard n’a pour autant réchappé à sa destinée culinaire programmée ! La luzerne s’épanouissait sous un énorme noisetier, qu’il fallait régulièrement étêter pour se conformer aux normes de sécurité de la compagnie d’électricité, dont une ligne traversait le domaine. Mon grand-père obtempérait avec zèle, il avait bien trop peur que l’entreprise, puissante, ne lui impose l’abattage. L’arbuste produisait des noisettes rouges, charnues et très parfumées. Elles étaient stockées pour l’hiver, Miquette en consommait une quantité non négligeable. Pépère n’a jamais réussi à les mettre à l’abri de la voracité canine, ou voulu. Miquette volait aussi le raisin, en cueillant les grains directement sur le cep. Comme la tortue les fraises, elle savait très bien sélectionner les grains mûrs. Ne pouvant lui botter le train, le mutilé la menaçait avec une fourche ou un râteau. Elle savait très bien à qui elle avait à faire, s'ensauvait promptement pour mieux revenir sur les lieux de son forfait aussitôt son maître absorbé par son ouvrage. Au contraire de celui-ci, la ratière ne craignait pas les vipères et s'attardait volontiers auprès du muret, où prospéraient les plus opulentes treilles. Dans le havre de son Élysée, Ulysse renaissait pour lui seul, tel qu'il respirait avant, en beau jeune homme plein d'avenir. Adolescent, enfin au contact académique d'Homère, je me plaisais à l'imaginer danseur de tango professionnel dans quelque bordel de Valparaiso, contorsionniste dans un casino louche de Macao, naufrageur à l'île de Sein, souffleur de verre auprès des Lapons ou des Bochimans, ou encore père missionnaire en Papouasie, évangélisant des nymphettes au rythme de son goupillon, dans la position seyant à la corporation. Un Ulysse moderne adaptant le mythe séculaire à la réalité de la modernité. Avait-il seulement aspiré à ces destins que je lui prêtais volontiers, sans m’appuyer sur autre considération que mon imagination intrépide et mon outrecuidance culturelle ? Sa métempsycose secrète, propre aux miraculés de la terreur, entretenait le souffle de vie que le destin avait bien voulu épargner. Déjà vieux quand je l'ai connu, il n’ourdissait plus qu'une ambition voltairienne face à ses Hespérides ; à la fleur d’un autre âge, bien avant que je ne naisse, ceux-ci incarnaient ses ultimes espaces d'aventure, sa quatrième dimension d'outre la tombe qu'il avait esquivée. Sans doute communiait-il avec le mutisme naturel des végétaux, loin de la prolixité des humains, pour toujours indécente et superficielle après le cataclysme auquel il avait réchappé. Aussitôt à ses œuvres agrestes, il s'animait, puisant vertu dans les bruissements familiers de la brise ballottant les feuillages, dans la solitude revitalisante de sa thébaïde circonscrite à son autonomie. Dans son élément, il n'était plus le même homme : l'action animait ses traits, soudain plus joviaux. Lui, le podagre qui s’échinait à seulement traverser la route, débordait d'agilité ! Alors que son pas sur la chaussée, menu menu, mesurait bien moins que le calibre de ses chaussures orthopédiques, sa gestuelle cul-terreuse initiait une chorégraphie paradoxale. Le contraste d'une harmonie gracile illuminait son royaume. Il y avait pourtant belle lurette – pas si belle, cette guerre ! – qu'il ne jaugeait plus la longueur d'une enjambée ! Au début des années soixante, la circulation automobile s'intensifiait, les Français s'équipaient ; les touristes nombreux à Azay et les Américains de la base de Chinon envahissaient les ruelles ancestrales. La rue de Pineau, pourtant peu imposante, s'avérait interminable à franchir. Il ne manquait pas d'âmes conciliantes dans son entourage pour le mettre en garde contre les voitures, trop rapides. « Me verront ben! » clamait le septuagénaire en tirant une diagonale plus longue que nécessaire, sans se préoccuper outre mesure, soutenu par son inséparable canne. Quel danger représentait un bolide pour un revenant de Verdun ? Il rappelait humblement qu'il avait connu cette artère sans asphalte, sans voiture à moteur, qu'il était chez lui bien plus que ces envahisseurs de tout poil. Plutôt qu'à son infirmité ou à sa sénescence, il conférait à son enracinement local un droit de priorité, dont il mesurait intérieurement la pusillanimité. Dérisoire combat d'un vieillard dépassé par la mutation sociale. Du moins le mena-t-il noblement jusqu'à l'instant où il ne disposa plus de la mobilité requise pour aller admirer le vaste panorama qui avait toujours été le sien, pour s'asseoir sur le muret séculaire qui bordait la route de l’autre côté. Devenue départementale, légèrement éloignée à cet endroit de l'Indre, elle serpentait contre elle, partout ailleurs dans une vallée encore reconnaissable presque deux siècles après, à lire les pages introductives du « Lys dans la vallée ». Cloué dans son fauteuil, il avait suspendu sa canne désormais superfétatoire à son dossier, comme dernière incantation à sa souveraineté déchue sur ses terres promises à la déshérence... ou pire au permis de construire! Dans mes souvenirs, rien ne ressemble à un temps fort, immarcescible, comme la madeleine ou la bartavelle de ces chers Marcel. Les miens sont enluminés d’une multitude d’événements insignifiants par eux-mêmes, qui, bout à bout, ont forgé mon attachement à la vie pastorale, ma préférence pour les plaisirs les plus simples, aussi éphémères soient-il que de gober un œuf pour tout quatre-heures, ou de croquer une carotte à peine arrachée et frottée énergiquement dans l’eau, ou encore de confectionner des boucles d’oreilles très rudimentaires avec des grappes de cerises. Ma palette de souvenirs s'harmonise de myriades pointillistes qui réverbèrent, sur un firmament éternellement étoilé, le vol feutré d'une fauvette ou celui, furtif, d'une chauve-souris, la démarche nonchalante d'une tortue. Dans toute cette mosaïque d'effluves légers, l'invariant reste Pépère Ulysse. La vie paraissait immuable, mais elle changeait imperceptiblement. Elle bougeait comme les enfants grandissent, sans que le témoin quotidien ne s’en aperçoive. Un jour, les Américains ont décampé, leurs immenses décapotables n'obstruèrent plus le centre du village, ni la rue de Pineau. Un autre jour, entre chien de l'enfance et loup de l'adolescence, je partis loin, aspiré par les contingences parentales indépendantes de ma volonté, sans percevoir le point de non-retour atteint in fine. Un jour encore, dans nos visites dès lors très épisodiques, nous n'allâmes plus aux jardins. Pépère s'était éteint sur un lit d'hôpital, dans une ultime tentative de lui restituer un peu de la motricité inhérente à sa plénitude de jardinier. J'avais quinze ans et heureusement pour moi, le chatoiement de la complicité nubile des filles allait m’absoudre de cette perte irréparable.
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