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Michel ORIVEL

Ce blog est destiné à promouvoir mes écrits, particulièrement mon premier roman, "L'Horizontale" publié en sept 2007, et à communiquer avec mes lec(ac)trices et lec(ac)teurs.

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Editorial

Par Michel ORIVEL :: 01/02/2008 à 4:31 :: Général

Publier fut une épopée, bien plus aventureuse que je ne l’imaginais.

J’y ai beaucoup appris et j’y reviendrai.

En attendant, j’ai choisi de mettre des textes en ligne sur la toile, pour le plaisir de les faire connaître, sans autre ambition.

Nouvelles, critiques littéraires, articles de portée générale et mêmes extraits tournants de « L’Horizontale » paru en 2007 et de « Un me suffit » à paraître ultérieurement.

 Plutôt que parcourir ce blog dans le sens vertical, fouinez les catégories dans la colonne de gauche. 

Prenez le plaisir de lire.

 

Michel ORIVEL, artisan écrivain

Ce blog est chronologique, les articles les plus récents sont à la fin!

Par Michel ORIVEL :: 11/02/2008 à 19:56 :: Général

La Recluse

Par Michel ORIVEL :: 14/03/2008 à 10:30 :: A propos des femmes tondues

"La Recluse" (Odette Laplaze-Estorgues- Edition: Lucien Souny) fait partie des rares romans dont l'héroïne est une femme tondue à la Libération.

La construction est particulièrement subtile, elle suit le cheminement psycho-illogique de la narratrice dans un style abouti, séduisant et maîtrisé. Celui-ci facilite l'acceptation de cette histoire vraie, romancée certes, mais humainement insupportable dans sa dimension sociale. L'intensité dramatique va croissant à mesure de la déréliction de l'héroïne et du dédoublement de l'auteur. Jusqu'où la première se vautrera-t-elle dans la fange pour mieux effacer l'humiliation subie de son crâne dénudé, désexué? Quel exorcisme l'extraira de son enfer, si tant est qu'elle en sorte ? La romancière se noiera-t-elle dans les eaux nauséabondes du Styx, éclaboussées par une antique fée carabossée par sa collision amoureuse, consciente de l'aimantation qu'elle exerce sur la fureteuse? Âmes romanesques et sensibles s'abstenir, pour ne pas se fracasser au délire démoniaque du trio infernal qui peuple le roman, pour ne pas périr dans l'in pace auquel il s'est condamné. Amateurs de littérature française, au sens le plus noble du terme, plongez! La qualité n'a rien à voir avec la renommée: Odette Laplaze-Estorgues, inconnue du grand public, signe une œuvre magistrale. Publié à tirage confidentiel, chez un modeste – et surtout courageux – éditeur de province, "La Recluse" mérite largement de s'épanouir à travers le bouche à oreille des vrais lecteurs, à l'écart du brouhaha mercantile qui façonne des succès fugaces dans des maisons (d'édition? Vraiment?) arborant leur pignon sur la rue pour tout oriflamme.

 

En vous adressant à Lucien Souny, vous encouragerez peut-être cet éditeur à réimprimer ce roman, introuvable après quelques mois de parution. À vos téléphones... à rab!

Copyright 2008 Michel ORIVEL

L'échappée

Par Michel ORIVEL :: 15/03/2008 à 6:50 :: A propos des femmes tondues

Contrairement aux autres romans consacrés à l'Épuration, "L'échappée" (Valentine Goby/Gallimard) a bénéficié d'une promotion dans les médias (L'Express, "Un livre un jour" sur FR3 notamment).

J’ai surtout été accroché par la sensibilité de l'auteur à la musique, qui façonne les passages les plus féconds. L’innocence de l'héroïne, une bouseuse mal dégrossie tout juste éduquée à sa fatale condition de bonniche, se fonderait dans sa révélation amoureuse pour la musique à simplement tourner – transparente – les partitions, plus qu’à l’endroit du pianiste qui l’exerce : quel parti pris pour défier les lois de la guerre! D'autant plus que le virtuose serait une homme éduqué! Antagonisme social et ennemisme héréditaire, adolescence en pleine crise de virginité engloutie par la maturité mâle exilée de son foyer, les ingrédients sont réunis pour un béguin sans issue autre que tragique. La bergère française et le prince allemand, plutôt que le contraire. Percutant le cœur du drame, par sa rédaction à la première personne, qui le rend plus palpable. J’avais, moi aussi, réfléchi à la façon de valoriser le poème d’Éluard. Saisi par la tentation de le placer en exergue ou en préface, je ne regrette pas d'avoir abandonné la piste. Son infusion par bribes, sous la forme d’une voix intérieure, quasi mystique, seule émergence rédemptrice de la tragédie, est une bien meilleure trouvaille.

D'errements en égarements, apatride à l'intérieur de son pays, nomade sans bête de somme pour la soulager de son fardeau, Madeleine finira par démêler l'écheveau de son impénitent malheur en plongeant dans ses racines, pendant que sa bâtarde de boche affronte non sans confusion les siennes. Destinées chaotiques. Originale, cette option à la fois innocente et audacieuse d’aiguiller les lecteurs vers plusieurs chutes, comme pour nous rappeler que d’autres libellules – corps fuseau, élytres translucides – ont subi le même sort et qu’aucune ne s’en est sortie indemne. La démultiplication finale accroît la pleutrerie des résistants de la vingt-cinquième heure. Le rythme de l’écriture est homothétique à l'errance éperdue de l'héroïne, il culmine dans le brouhaha funeste de l’Épuration – avez-vous remarqué comme ce mot voisine avec la pureté, cette fois aryenne, des ennemis de l’époque ? Il s’apaise dans la dernière partie, comme pour mieux accompagner les événements se diluant dans l’Histoire.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Une femme à Berlin

Par Michel ORIVEL :: 16/03/2008 à 5:36 :: Les livres sur mon chevet

"Une femme à Berlin" (Auteure anonyme) vient d'être réédité chez France Loisirs.

 

C'est un reportage déroutant dans un Berlin que submergent les soldats russes en avril 1945 et où les derniers allemands ne sont plus que des... allemandes!

J'insiste... reportage: l'auteure est journaliste. Elle tient en direct, comme elle peut, son journal de bord; il dure deux mois de cauchemars quotidiens. Une soupape, sous papier, qui la préserve du naufrage survenu à nombreuses de ses concitoyennes.

Toujours la journaliste griffonne, jamais la femme violée. Dédoublement de personnalité qui lui permet d'affronter l'indicible. Sa clairvoyance extravagante, jaillie du premier viol enduré, va lui dicter un sacrifice de sauvegarde: choisir ses bourreaux, plutôt que les subir.

Ayant la chance – en est-ce vraiment une? - de maîtriser le russe, elle en choisit donc un, chef! Il la protégera de la soldatesque pourvue de phallus baïonnettes. Elle n'hésitera pas à en solliciter un autre quand le premier sera muté. La pudeur des étreintes consenties la mort dans l'âme par la victime, contraste avec la lucidité de la narratrice.

Dans une ville détruite, ravagée, où plus rien ne fonctionne, "Une femme..." raconte...

la salissure;

les suicides, les dépressions, les lâchetés aussi, dont celles des rares hommes encore présents;

les gestes élémentaires de survie (se barricader évidemment, mais aussi se mettre en quête de nourriture, faire la queue pour l'eau, et même organiser les sépultures de fortune) dans le désarroi des viols répétés;

celle qui implore son mari de ne pas intervenir, au moment où les rapaces l'emmènent, car elle le préfère vivant;

le leitmotiv "Combien de fois?", quand les victimes conciliabulent en sourdine;

mais aussi la solidarité envers les adolescentes qu'on cache pour leur éviter le pire et pour lesquelles les autres, leur mère en premier, se sacrifient ... un éclair de lumière au milieu de la barbarie.

 

Bref la narratrice raconte la chronique ordinaire d'un troupeau de femmes livrées à l'ivresse conquérante de l'envahisseur, longtemps sevré de toute sensibilité féminine.

 

"Une femme à Berlin" vaut pour toutes les invasions...qu'on se le dise!

Pas belle à contempler l'humanité, quand on scrute, au fond de ses yeux, ses égarements collectifs les plus vils.

 

Malgré la force de caractère de la narratrice dans la tourmente, il est difficile de croire qu'elle s'en est totalement remise, qui a conservé l'anonymat jusqu'à sa mort au début du XXIème siècle, malgré le succès international de ses éphémérides dans ses nombreuses traductions et rééditions.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Le poème de Paul Eluard (on ne le diffusera jamais assez!)

Par Michel ORIVEL :: 16/03/2008 à 6:25 :: A propos des femmes tondues


Comprenne Qui Voudra


En ce temps-là,
pour ne pas châtier les coupables,
on maltraitait des filles.
On allait même jusqu'à
les tondre.


Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d'enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

Souillée et qui n'a pas compris

Qu'elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre.

La France virile

Par Michel ORIVEL :: 16/03/2008 à 6:46 :: A propos des femmes tondues

Fabrice Virgili, chercheur au CNRS et professeur d'histoire à la Sorbonne, a publié cette étude sur le phénomène des tontes à la Libération, entamée pour sa thèse au début des années 90.

"La France virile" (Payot) a fait l'objet de plusieurs éditions, dont une en livre de poche, c'est dire le succès de cette recherche. Il est devenu l'ouvrage de référence pour qui s'intéresse à cet épisode de l'histoire récente de la France. Il offre l'éclairage d'un expert, en contrepoint aux récents romans publiés sur le sujet.

L'auteur met en lumière les contradictions entre la perception du phénomène, qui n'aurait concerné que les collaboratrices horizontales (celles qui ont "couché") tondues par des résistants de la 25éme heure dans un espace de temps très bref (La Libération) et la réalité plus complexe, plus protéiforme. En quelque sorte, la mémoire collective aurait offert une vraie caisse de résonance aux tontes en respectant les trois unités fondatrices de la tragédie, temps, lieu, action.

A lire absolument avant ou après les variations romanesques de la littérature.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Les bûchers de la Libération

Par Michel ORIVEL :: 22/03/2008 à 11:16 :: A propos des femmes tondues

"Les Bûchers de la Libération" de Dominique François et Gilles Perrault (Cheminements Editions), n'est pas un roman, mais un livre de photographies et de textes. Il comporte notamment trois témoignages tous plus bouleversants les uns que les autres. La galerie d'images noires et blanches, sobres, offre beaucoup de relief à l'émotion qui s'en dégage.

La caverne des pestiférés (Jean Carrière JJ Pauvert 1979)

Par Michel ORIVEL :: 23/03/2008 à 7:55 :: Les livres sur mon chevet

Jean Carrière est probablement l'un des écrivains contemporains les plus méconnus... à tort !

 

"La caverne..." reste son point d'orgue, inaudible, dommage pour les orgues!

 

"La caverne des pestiférés" replace Mai 1968 dans la première partie du XIXéme siècle lors d'une épidémie de choléra, à laquelle échappe un groupe d'individus disparates, réunis par le hasard des circonstances. Réfugiés dans l'hostile montagne cévenole qui les préserve du virus, ils reconstruisent une société dans un lieu isolé. Sans idéologie préalable, sans guitare ni fleurs, ni joints, ces évadés du cordon sanitaire dressé à la limite du climat méditerranéen bâtissent une société égalitaire et solidaire, défaite de hiérarchies. Les flancs de l'Aigoual battus par les vents n'ont pourtant rien de l'éden, et leur cohésion se consolide au sel quotidien de la rude réalité. Au moment où il est de bon ton de dénigrer l'héritage de Mai 68, je vous invite à le redécouvrir sous sa forme la plus aboutie, celle que n'ont pas réussi à atteindre les rêveurs du moment. Le roman est inspiré d'une histoire vraie... l'épilogue vous en convaincra.

Goncourtisé quelques années auparavant avec "L'épervier de Maheu", Jean Carrière atteint la plénitude de son art dans "La caverne des pestiférés", dont l'insuccès relatif serait la sanction du triomphe de l'oiseau de proie et de mauvais augure! Trente ans après la publication en deux volumes ("Lazare", puis ""Les aires de Comeizas", ultérieurement rassemblés dans une collection de poche), rendons-lui le destin qu'il mérite, celui de l'intemporalité. Pour ceux qui découvriraient ce félibre, ne soyez point étonné d'intonations gionesques, il s'exprime dans la veine de son maître es écriture.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Des friches et des Chiffres (Odette Laplaze-Estorgues/L'Harmattan)

Par Michel ORIVEL :: 24/03/2008 à 6:45 :: Les livres sur mon chevet

Le douloureux souvenir d'une mère chérie et du père absent imprègne ce témoignage: la trace terrienne des deux disparus, revient en boomerang dans le cœur de la femme mûre, la précipitant dans ses propres failles. Trace profonde, indélébile de la mère, sillon douloureux de la maternité multiple assumée seule où l'ivraie rivalise avec l'épeautre; effluve volatile du géniteur qui pétrit l'imagination rocambolesque de l'ingénue, fugitif cousinage avec le Lanzmann de « La baleine blanche ». Deux icônes que l’auteur remodèle sans cesse aux variations de ses humeurs versatiles. Ni roman, ni nouvelles, ni autobiographie, ce livre sans chronologie – toutefois rayé de l’inaltérable cicatrice de la coulure du temps - déroule un enchevêtrement subtil de genres, qui sublime le vertige de la narractrice. Le contraste entre la fillette fantasque et l'institutrice dépressive est parfaitement mis en valeur par l'écriture, tantôt romanesque et cousue de plénitude (Ah, ce chapitre sur le père agonisant, on croirait entendre "Nantes" et Barbara en écho!), tantôt nerveuse, tourbillonnante, assourdissante, à la mesure de la vésanie qui la ronge.

Le conflit entre l'enfance à jamais perdue, pas si rose que la forge Odette Estorgues retournée à sa fantasmagorie, et le présent moelleux (bourgeois?), la confine dans un inconfort moral où la mélancolie le dispute à la candeur.

Lec(ac)teurs, lec(ac)trices, ne pas s'abstenir!

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Les hirondelles de Kaboul (Yasmina Khadra)

Par Michel ORIVEL :: 24/03/2008 à 18:17 :: Les livres sur mon chevet

En 2006, j'avais emporté ce livre à Kaboul, avec le dessein de l'y lire pour mieux m'en imprégner, comme j'avais relu "Les hauts de Hurlevent" pendant un séjour dans les Dales, et les souvenirs de Pagnol aussitôt après mon déménagement à La Ciotat. Le décalage entre l'atmosphère pesante du roman, le climat détestable entretenu par les saint-just barbus, et la résignation triste des kaboulis, ruinés, privés d'eau et d'électricité, entourés d'immondices, condamnés à la promiscuité, m'a surpris: le temps de paix était presque pire!

Ville hypertrophiée par l'envahissement des nombreux paysans menacés par l'insécurité, Kaboul explose dans cet altiplano désertique où rien ne pousse, où rien ne pousse plus. Accablés par une sécheresse pluriannuelle qui a succédé à la calamité précédente, les Afghans ne savent plus à quel Allah se vouer. Dans la chaleur de l'été, la poussière couvre la ville d'un dôme voilé, dés le premier balbutiement matinal de circulation - rapidement infernale - jusqu'à la retombée tardive du nuage, pendant la nuit, enfin claire et étoilée, mais clandestine comme une nuit honteuse, inaccessible au vulgus afghanus à cause du couvre-feu! L'activité brownienne dans la journée, est d'autant plus expéditive qu'elle se heurtera au crépuscule. Il n'y a pas de temps à perdre pour survivre.

Et les hirondelles dans tout ça? Ailes froissées, transparentes malgré leur costume d'apparat dont la seule beauté réside dans le céruléen du ciel invisible, elles rasent les murs maladroitement, comme au temps des talibans, comme dans l'âpre mais poignant roman de Yasmina Khadra. L'auteur a réinventé la quatrième dimension de l'écriture: la profondeur. Miraculé d'une autre tyrannie, Khadra nous offre une langue intensément sobre, digne, comme seuls savent en broder les survivants. Il ourle la cruauté de son récit à la noblesse de son style, qui s'en plaindrait?

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Allons z'enfants (Yves Gibeau réédité en 2005 par Equateurs)

Par Michel ORIVEL :: 25/03/2008 à 18:17 :: Les livres sur mon chevet

Un classique de l'après-guerre, régulièrement plébiscité, stationne à mon chevet – à la fois vigile et remède - depuis mon adolescence, homothétique à celle d'Yves Gibeau.

L'adolescence confisquée par les adultes, le destin contraint par eux, peuvent sembler des sujets surannés à la jeunesse actuelle, justement épargnée de ces captations que la société ne connaît plus, ni dans les casernes, ni dans les séminaires (du moins je l'espère).

Yves Gibeau raconte mieux que quiconque les fortunes contrariées, les vocations non souscrites, orientées jusqu'à l'excès vers l'unique but que la hiérarchie militaire assignait à tous ses détentionnaires: l'engagement dans l'armée. Au mépris de tout respect pour les adolescents, voire pour elle-même qui s'adonnait à cette oeuvre civilisatrice. Au mépris de la loi, qui ne l'a jamais stipulé.

Absence de toute envergure d'esprit, viol des consciences, privation de libre arbitre, hypocrisie et démagogie: Rien de ce qui avilit l'homme dans son rôle de cicérone de mauvaise comédie, n'est épargné au lecteur. Assujetti à la libido regnandi, l'enfant ne peut que croître comme une mauvaise herbe ou s'étioler. L’échappatoire salvateur ? La solidarité entre les opprimés. Le roman d'Yves Gibeau n'arrêtera pas la machine: longtemps après la parution d'Allons z'enfants, censuré dans les écoles militaires (mais lu par tous les impétrants sous les couvertures), d'autres innocents, à leur grand dam, surtout dans les années 60, seront façonnés selon le modèle que l'écrivain dénonce.

Persuadé de l'éminence de ces z'enfants, j'ai décidé de ne jamais publier un mot sur le sujet, c'est pourquoi ceux de mon aîné ne quitteront pas mon chevet.

Petit frère en écriture d'Yves Gibeau, lointain frangin de galère, je lui abandonne volontiers l'entièreté de cette dénonciation et m'en rend solidaire.

À lire par tous les parents dignes, au nom du devoir d'éducation et par les ados... au nom du devoir de mémoire!

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Traversée du désir (Geneviève BON Editions Robert Laffont 1986)

Par Michel ORIVEL :: 26/03/2008 à 17:04 :: Les livres sur mon chevet

Par jeu, par curiosité, une professeur de collège prend pour amant un collègue dont elle n'est pas spécialement amoureuse... au début. L'adultère comme défi, Geneviève Bon n'a pas trouvé d'autre désœuvrement pour combler la normalité de son héroïne, une banale bacchanale, jusque là pas de quoi fouetter la curiosité du lecteur a priori. Toutefois, s'il est un titre de roman justifié, c'est bien celui-là.

La narratrice traverse son fantasme non sans engagement, soumise aux affres de la double vie, du mensonge et du non-dit! Elle jubile de ses clandestines retrouvailles que vaille, minutieusement programmées, remplies des seules extases, sait en faire jaillir les mots, en diffuser les sons, sans jamais aucune vulgarité. Elle sexe...prime en somme! Foin de la quotidienneté des couples installés, l'éphémère tourne au sublime quand il fonde le non-engagement. Écrivant à la première personne, Geneviève Bon trouble le lecteur jusqu'au point de lui laisser entrevoir un récit autobiographique qu'elle soumet comme un roman à ses amis... et à son mari. Perverse romancière-épouse-amante qui marie astucieusement fiction et réalité, usant de pirouettes pour passer de l'une à l'autre, au point d'abolir la frontière qui les sépare, en y perdant le lecteur témoin presque gêné d'assister à ses ébats ancillaires. Une confession Traversée du désir? Peut-être! Un roman sibyllin à redécouvrir, sûrement, jusqu'à l'autre rive, après la traversée! Un roman bien troussé, à l'image de la dame, a posterieuri!

Copyright 2008 Michel ORIVEL

L'os de Dionysos (Christian Laborde, quatrième édition en 1999 chez JJ Pauvert)

Par Michel ORIVEL :: 29/03/2008 à 13:05 :: Les livres sur mon chevet

Savoureux, assurément désinhibé, jubilatoire, L'os de Dionysos dresse une satyre burlesque de l'éducation privée et de ses collèges, dans une langue chaude, pure et limpide comme les gaves pyrénéens qui l'inondent d'inflexions rocailleuses. Pendant deux ans, les thuriféraires (gas)cons de l'ÉducaFront National ont réussi à faire censurer cette prose - trop lisiblement autobiographique ? - avant que la cour de cassation ne casse le jugement d'appel. Rien que pour ce fait d'âme, ce nanan littéraire mérite de rejoindre Les fleurs du mal ou La religieuse dans le panthéon des œuvres qui suscitent la reconnaissance intergénérationnelle malgré les ciseaux d'Anastasie! Amis lecteurs, ne craignez point que ce fondement unique justifie la postérité, L'os n'est pas seulement un pamphlet ciselé à la faconde élégante de l'amant de la dite chatte, qui vilipende la mesquinerie prétentieuse et la prétention mesquine des profs et de leur hiérarchie. Il est avant tout un hymne aux sens et à la sensualité, une ode à la vie, un épanchement jouissif des penchants du narrateur, un complet complot contre la bêtise et la bienpensance normative. Taxé de pornographie en 1987, il arracherait force sourires à la moindre pucelle décoincée, vingt ans après. Les anastasistes locaux de l'époque n'eurent pas peur du ridicule, dont on peut regretter que, parfois, il ne tue pas, ne serait-ce que du regard! (Le réticule ne tue pas plus!). Outre trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie, abus de mots baroques, danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale, blasphème, lubricité - quelle verve haine! - le summum des chefs d'inculpation reste paganisme: la république laïque, la mitterrandie mâtinée pas-de-quoi, reprochant sa gentilité à un barde ithyphallique, mis dard-dard hors palois! Dérisoire et délirante res publica! Païen L'os? Paillard, oui! Libertin, que oui! L'os, un os à ronger (quelle tentation de s'abandonner à pire!), le fait du prince de la culture-lutte! Enseignant déchu, abuseur public de mots baroques, Christian Laborde mérite un bonnet d'âme.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Le diable au corps (Raymond Radiguet)

Par Michel ORIVEL :: 04/04/2008 à 9:33 :: Les livres sur mon chevet

En plein coeur de la première guerre mondiale, un adolescent indifférent au conflit, vit sa première aventure amoureuse torride avec l'épouse d'un soldat, distrait durablement de celle-ci par les évènements.

Publié au lendemain du conflit, cet initiatique roman, scandaleux et immoral selon les canons de l'époque, souillait le fantasme de la sage épouse patientant au retour de son héros, selon les cartes postales d'Épinal postées pour le front. Il fourbit autant de bruit dans la bonne société de l'après-guerre que la Grosse Bertha au-dessus des tranchées, un écho inattendu renvoyé par l'orthodoxie épaisse des bourgeois rassurés d'être redevenus des bourgeois. L'imberbe héros bafoue tous les poilus en en cocufiant un seul! L'insouciance insolente du godelureau dessine l'oeil vif du cyclone, entre la tempête de projectiles et de boue et l'esclandre provoqué par la publication. Après le cyclone, l'arc-en-fiel, engendré par un troubadour du sacremensonge du mariage !

 

De multiples exégèses ont été propagées sur les détails autobiographiques, dont Radiguet tenta de s'exhausser après coup. En romancier qui se respecte, il a suffisamment distillé de fiction et de différences pour se justifier de romanesque, dont on a du mal à le croire. En choisissant de faire mourir Marthe, l'aînée porteuse du péché, Radiguet l'auteur l'absout de l'adultère pratiqué avec Radiguet le narrateur. "Le diable au corps" est le mirage de toutes les frustrations, ravalées par le conformisme de l'unanimité silencieuse, la chrysalide d’adolescence dont Marthe a été frustrée et qui s’est égoïstement épanouie dans l’adonis.

 

Radiguet, l'effronté, paiera de sa vie cette provocation, d'autant plus durement ressentie que même l'épilogue, astucieusement présenté comme l'entrée du géniteur dans la vie d'adulte, lance un ultime bras d'honneur au père outragé.

 

Mais le sublime de l'écrivain reste sa plume lumineuse et muscadine: en transcendant son écriture, Radiguet instille d'avance le malaise chez ses détracteurs, se met à l'abri de leur vindicte. La rédaction – un tour de force poétique – à elle seule justifie le roman! Presque un siècle après sa première parution, le chef-d'œuvre n'a rien perdu de son souveraineté littéraire qui transmet intacte sa jouvence aérienne, de génération en génération.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

Parlons, écrivons français

Par Michel ORIVEL :: 30/05/2008 à 8:04 :: Plaidoyer pour notre langue

L’interpénétration des langues est un phénomène spontané de communication.

La migration du vocabulaire n’a rien que de très naturel… aussi longtemps que le mot équivalent, voire le concept, n’existe pas préalablement dans la langue receveuse.

 

Comment désigner une maison construite de blocs taillés dans la neige glacée ? En français ? En toute autre langue que l’esquimau ? Cette conception n’existe nulle part ailleurs que sur les terres polaires habitées. Va pour igloo, qui signifie tout simplement maison. Car comment un inuit concevrait-il une maison autrement ?

 

Foin d’exemples appropriés, le français n’en manque pas, enrichi par des siècles d’échanges ! Mais voilà que la langue de Molière se gave de mots anglo-saxons inutiles. Tous les jours, apparaissent dans l’usage des mots d’origine anglaise sur le plan linguistique, américaine d’un point de vue sociologique, alors même que les substantifs français préexistent, souvent plus raffinés ou précis. Parsemer chaque phrase d’anglais importé à peu de frais pose le locuteur : il maîtrise l’anglais lui, face à des interlocuteurs qui ne le parlent pas ! Quelle prétention !

 

Une des dernières importations en date ne manque de sel: sex-toy. L’expression fait florès, dans les magazines féminins mais pas seulement puisqu’on l’entend sur les ondes ; il traduirait une tendance sociale de femmes désinhibées. Il porterait au pinacle du féminisme le plus avant-gardiste celles qui en useraient. Nouveau le phénomène, ou simplement divulgué quand il ne l’était pas antérieurement ?

 

Amies, amis, plongez allègrement dans vos racines gréco-romaines. La fantaisie seyait déjà à nos prédécesseurs: subsiste bien sûr le godemiché, souvent raccourci en gode au soupçon la vulgarité, l'expressif fais-moi-jouir latin – gaude mihi. Et surtout le rare et trop méconnu olisbos, le suave joujou de nos sœurs de Lesbos, un fort joli substantif enseveli sous la pudibonderie de générations prudes. Deux mots qui, contrairement à sex-toy qui affiche la couleur sans subtilité, protègent autant la pudeur puisqu’ils n’ont rien de phalliques à première sonorité. J’allais écrire à première vue, mais précisément …

Quand l’industrie n’était pas si sophistiquée, nos ancêtres saphiques sélectionnaient simplement les galets idoines sur les plages de leur île paradisiaque. Imaginez aujourd’hui, femmes et jeunes filles d’Étretat, triant force cailloux oblongs (classés monuments historiques : nulle n’est sensée en prélever !) pour leur plaisir, enfouissant le « bon » dans leur sac de plage, au risque d’enfreindre la loi et de s’exposer à ses foudres. Et de le dénommer bêtement sex-toy ! La délicate Sapho s’en retournerait dans sa tombe !

Pour faire moins chic sur le plan vocabulaire, existent aussi les boules japonaises, inconditionnellement livrées avec les ficelles qui permettent une récupération facile ! Bref, il existe une variété de jouets et de jeux intimes propre à satisfaire tout fétichisme, mais nul besoin de sex-toys parce que les Américaines et les Anglaises auraient découvert leurs charmes et la force d’en parler, bien après tout le monde !

 

Cocasse : en anglais, parmi les nombreux noms suggestifs donnés aux pénis artificiels, figurent bienfaiteur et consolateur, en français dans le texte !

Amies, amis, rangez sex-toy au rang des anglicismes superflus, et réveillez, ressuscitez olisbos.

Copyright 2008 Michel ORIVEL

L'astragale (Albertine Sarrazin)

Par Michel ORIVEL :: 15/06/2008 à 16:35 :: Les livres sur mon chevet

« L’astragale » n’est que le premier volume d’une trilogie qui ne se voulait nécessairement pas comme telle. « La cavale » et « La traversière » suivent, même si lors de leur parution, les deux suivants ne sonnaient plus la nouveauté retentissante du premier roman autobiographique d’Albertine. L’osselet est un défi à la société sous une forme acceptable, quand tant d’Albertine ne l’étaient pas ! « L’astragale » est un témoignage d’amour et de liberté, d’amour dans la liberté d’aimer, d’aimer souvent loin de l’être chéri sans que cela n’en paraisse pour autant pénible, sans que le sentiment de l'un entrave la latitude de l'autre, d'autant plus que la société se charge de restreindre celle de l'héroïne et de son bien-aimé. Comment un malfrat, Julien Sarrazin, et une prétendue voyoute, Albertine, (en fait une enfant trop mal aimée, réfugiée dans quelques-uns des 400 coups répréhensibles, cambriolage et prostitution), mis en présence au hasard d’une évasion de la seconde, gagnent l’estime sociale par écriture interposée, et la postérité, en restant ce qu’ils sont, même séparés régulièrement, tour à tour en prison l’un et l’autre. Ils y restent révoltés, à fleur de peau, d'autant plus vive de l'abstinence !

 

Albertine Sarrazin est aussi la preuve plus vivante que jamais que la prison fut un possible lieu de réinsertion, ce qui ne semble plus qu’un mirage cinquante ans plus tard. Aurait-elle écrit si bien hors de ses murs qui lui offraient le cadre paradoxal de la solitude inhérente à l’exercice, en sus des opportunités de prolonger ses humanités (baccalauréat puis études de lettres) ? Des miasmes de son ambiance quotidienne, elle fit jaillir la pureté de son verbe généreux, un véritable miracle pour cette hérétique et rebelle de la pension religieuse ! Rebelle exhaustive à l’enfermement social, avant tout rebelle à l’enfermement dans le conformisme petit bourgeois auquel son colonel de père la destinait, l'enfant-morte-de-ne–pas-avoir-été-chérie renaît princesse baladine, dans l'enfermement carcéral.

 

Mais comment l’adolescente pouvait-elle échapper à un destin autre que singulier, quand ce père adoptif, qui est aussi son géniteur à l’insu de son épouse – le quiproquo pourrait être du Labiche, s'il n’était pitoyable – obtint de l’autorité judiciaire la correction paternelle, c’est-à-dire la mise sous écrou de sa gamine de quinze ans ? Au-delà de cette magistrale pratique sociale aujourd’hui disparue qui favorisait l’épanouissement, le même parâtre, parèdre du paraître, obtiendra de la même justice bourgeoise, le parjure de l’adoption plénière, l’absolu du désamour parental. Albertine fut, en avant-première, l'héroïne subliminale d'un "Magdalene sisters" franchouillard, que la bonne conscience nationale aveugle se félicitait de n'avoir pas connu lors de la sortie de ce film!

 

Albertine, l’astre régal, la pépite fille, digne dépositaire en écriture de Jules Vallès, d’Yves Gibeau ou d’Hervé Bazin, qui lui fera l’honneur d’une préface, Albertine trop tôt disparue (1937-1967) a moulé son empreinte indélébile dans le sillon du temps littéraire, labouré à la plume trempée dans l’encrier. Accordez-lui de prolonger sa trace limpide en la lisant plutôt deux fois qu’une. Accompagnez cette muse qui avait enfin conquis l'harmonie auprès de Julien, dans la postérité qu’elle mérite : parcheminez avec elle, le long de « L’astragale », de « La cavale », de « la Traversière » et de ses autres publications, dont certaines posthumes éditées par Julien lui-même. En guise de dessert, clôturez la fresque sur « La contrescarpe », l’écho tout aussi chevaleresque de Julien l’aimé à son égérie.

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Fend-la-bise

Par Michel ORIVEL :: 01/08/2008 à 4:21 :: Fend-la-bise

Étudiant à l’École des Arts et Métiers, je ne partageais guère l’engouement de mes camarades pour l’automobile. Tout juste si je bricolais ma vieille R8 pour l’unique besoin de ma cause désargentée. Beaucoup de mes condisciples gadz'arts – plutôt disciples – bichonnaient leur guimbarde, 4L, 2CV ou autre DS-démone. L’immense place La Rochefoucault, qui jouxtait l'entrée de la séculaire institution angevine, dans son carré de platanes centenaires aux abords de la Maine, débordait de nos dulcinées à quatre roues, nostalgiques de leur vénusté. Le jeudi après-midi, stimulées par la douceur précieuse à ce bon Joachim, elles s'offraient en toute impudeur, le ventre à l'air, aux caresses expertes des mécanos, qui pour un démarreur récalcitrant, qui pour un alternateur aux charbons usés. Pour un réglage de jeu aux culbuteurs, l'échange d'une courroie d'alternateur et j'en passe. Le soir venu, délaissant allégrement le cambouis pour le fard, les exaltés les trompaient gaiement avec leurs petites amies, ou avec des fillettes de Cabernet d’Anjou, c’était selon. Selon les impétrants parfois, selon les soirs pour les plus éclectiques. Voiture, bistrot, libertinage, l'exubérance estudiantine, à l'apothéose des trente glorieuses, était affaire de transports ! D’autres fiancées battaient leur flemme, une chandelle sous le moyeu d'une roue pour l'échange de quelque roulement, cardan, triangle ou barre de direction, ou soufflet, ou coupelle de freins. Le mauvais temps ne faisait rien à l’affaire : les plus courageux - Sacré Brassens ! - rampaient à plat dos sur le bitume humide sous l’objet de leurs passions, pour des étreintes défiant les plus acrobatiques, les plus improbables positions du Kama-Sutra. Les plus expérimentés installaient parfois un palan pour extraire le moteur et le convoyer dans un abri équipé en vue de sa réfection partielle ou totale, déculasser, changer les segments ou le joint périmé. L’impotent manuel que j’étais, vaquait en ce lieu de débauche mécanique dans la limite des caprices de son égérie, toujours friand des conseils des plus avisés et des coups de main dont ils ne lésinaient pas, ce qui comblait mon incapacité. Ma R8, émoustillée par ce triolisme de bon aloi, repartait de plus belle. La bagnole ne figurait pas au centre de ma vie. Depuis l'âge de raison, je la rangeais au rang de moyen de locomotion, et comprenais mal ceux qui s’escrimaient à l'ausculter, parfois au stéthoscope, ou à la lustrer comme un vieux Boulle. Étranger aux passions qu'elle déchaîne, je puisais mes références internes dans Alain Barrière et non chez Léon Bollée. J’écrivais des poèmes sans avenir.

 

Vingt-cinq ans plus tard, je me toquais d'une préhistorique deux-chevaux, désœuvrée depuis des lustres, qui périclitait discrètement dans une arrière-cour, sous une bâche. Le propriétaire la vouait à la casse, ce qui heurtait ma vision de cette mère-grand respectable, plus vieille que mes enfants, adolescents en âge du permis de conduire. Je m'émouvais pour ce qui transcendait soudain le niveau de la chose auquel je confinais la Deux-pattes comme tout autre véhicule. Cet amas flétri de tôle, dissimulant un moteur fatigué, des sièges délabrés et un plancher percé, instillait une mystérieuse alchimie, résurgence de souvenirs fleurissant ma compassion. Un véhicule dépouillé de ses rares fioritures, réduit à l’essentiel de son utilité, agitait ma jeunesse au bout de mon nez. Mon esprit, chaviré par une confusion impromptue, assimilait, sans plus de discernement, casse et abattoir.

Je me suis surpris à quémander à son propriétaire de l'épargner et de me la... confier pour une nouvelle existence. Considérant mon indifférence et mon inaptitude proverbiales pour la mécanique, le sage, de mon entourage, me découragea... temporairement du moins. À la troisième requête, plusieurs mois après la première, il m’exauça de guerre lasse, persuadé intérieurement qu’au final, j'exécuterais la sale corvée pour lui : conduire l'épave au cimetière, après quelques réparations infructueuses et autant de dépenses futiles, après mon échec aux épreuves édictées par l'agonisante.

Me restait alors à remettre l’épave en état, a minima, pour l’acheminer à mon domicile, 250 kilomètres plus loin, et engager l’étape miraculeuse de la restauration. C’était avant l’instauration des contrôles techniques, fort opportunément. Les ailes tenaient à peine au corps, malgré les vis bloquées. Soudant les unes à l'autre, elles rompaient plutôt que se dévisser. Parfois, la tête était tellement élimée que la fente n'était plus accessible, sans possibilité d’y glisser le tourne-vis. Toute tentative de mouvement arrachait la tôle rouillée, au point de compromettre la sauvegarde de l'habitacle. Les tôles s'avéraient oxydées dans l'épaisseur, même si le dernier peintre avait consciencieusement badigeonné plusieurs couches de laque pour une ultime tentative de consolidation ! Cachez cette misère que je ne saurais voir ! Rapidement, je concluais que l’aïeule ridée ne devait faire l'objet d'aucune amorce de chirurgie esthétique avant sa transhumance.

Il fallut commencer par le commencement : adjoindre une batterie neuve au circuit électrique, l'ancienne était vide d'eau depuis longtemps, irrécupérable. Changer les bougies. Des opérations banales, direz-vous, pour que même un incompétent notoire s'y attèle ! Sauf que chaque étape fourbit un contretemps : la fixation de la batterie tombe en ruine, il faut confectionner une nouvelle équerre pour l'amarrer. Dans des positions acrobatiques, sans espace pour mouvoir longitudinalement la scie à métaux, je coupe péniblement la tige filetée de fixation totalement oxydée, je m’en procurerai une neuve. Sortir les anciennes bougies, quelle complication ! Elles résistent, s'accrochent vaillamment à leur portée, grippées sur tout le filetage. Je déforme une clef, en achète une neuve. Bien fait pour moi, bricoleur du dimanche ! J’opére soigneusement, tente d'immiscer du dégrippant, lui laisse le temps de s’inflitrer, récidive plusieurs fois avant d'enfin débloquer une des deux récalcitrantes, la sentir tourner; je procède alors avec la plus grande délicatesse pour ne pas endommager son alésage usiné dans l’aluminium. L’embrayage : une incongruité technologique l’embrayage centrifuge de la Deux-pattes ! Rien à entreprendre de prime abord, les pièces de frottement devraient encore servir ! Les freins : une conception à faire frémir un ingénieur de sécurité de la fin du XXème siècle, une efficacité à meubler ses nuits de cauchemars et celles de quelque conducteur lymphatique. La maître cylindre s'avère sain, le circuit étanche. Vidanger, remplir du liquide adéquat et purger suffisent. Je viens à bout, non sans mal, des garnitures et les remplace par des neuves. Les pneumatiques à gonfler : je démonte les roues deux à deux pendant que Madame se dresse sur autant de chandelles improvisées - des parpaings recouverts d’une planchette pour éviter la morsure du béton sur le métal. Je les emporte, à bord d'un autre véhicule, jusqu'à l'atelier le plus proche : l’air comprimé n'est pas distribué dans la cité où je ressuscite mon ophélie ! Miracle, la pression tient, l'usure limitée des bandes de roulement, malgré l'obsolescence qui laisse poindre de minuscules craquelures, me permettra d'effectuer le trajet inaugural. Bref, je me prends au jeu, auquel je n'ai jamais souscrit. Nettoie le carburateur, change le filtre à air antédiluvien, gorgé de lubrifiant. Même sortant de son emballage d'origine Citroën, le neuf resplendit de sa technologie primitive. L'allumage semble efficace, serais-je incompétent sur ce point jusqu’à prendre mes désirs pour la réalité ? Mes compétences restreintes m'inclinent à penser que le moteur n'a pas besoin d'être démonté. Le témoignage de son ancien propriétaire le confirme : c’était bien la dernière chose qui fonctionnait… avant. Je teste chaque ampoule, change les défectueuses. Encore un parcours du combattant : les boitiers sont collés à la carrosserie par les joints, qui se délitent. M'en livrer de nouveaux ne semble pas si élémentaire à l'agent Citroën du coin qui me vendrait volontiers les boitiers complets ! J’allais oublier : acheter un bidon d’essence, sous peine d’essuyer les risées du duo d'ados.

La poisse me poursuit à chaque initiative ! Ne l’ai-je donc pas provoquée ? Qu’espérais-je ? Le coup de baguette magique d’une fée technologique qui m’eût doté d’habileté ? Le prodige des obstacles qui s’effacent avec ma dextérité ? Le miracle d'une virginité cachée sous les oripeaux qui m'aurait épargné tant de labeur ? Il me fallut trois jours pour pouvoir tirer un coup de démarreur. Trois jours pendant lesquels mes deux enfants, un brin railleurs, s'intriguent d'une passion qu'ils ne soupçonnaient guère. Tour à tour, dubitatifs, taquins, incrédules, à rigoler de mes impatiences ponctuées de gueulantes, toujours curieux, jamais méchants. Mais oui, on peut tirer son coup avec la Deux-pattes sans craindre les foudres des grenouilles de bénitier pour vulgarité ostentatoire. Et je n'en ai tiré qu'un : le moteur a démarré au quart de tour. À la grande surprise de mon entourage ! Mes capacités manuelles n’ont jamais surmonté la médiocrité : quand je me hasarde à bricoler, je casse plus souvent que je ne répare ! Voilà-ti pas que la Deudeuche m'auréole d'une aptitude que je n'étais pas réputé cultiver ! Je ne laisse rien transpirer de mes doutes intermédiaires et jubile intérieurement. J'ai réussi à concrétiser de mes deux mains un autre résultat que des calculs ou des écrits.

 

La migration vers la Normandie se déroule sans anicroche, la voiture familiale me suit de bout en bout sans qu'aucune panne ne la contrarie. Mais déjà, je goûte à la parcimonie de la Deuche, pas d'autoradio, qui se serait montré inaudible de toutes façons, pas de direction assistée, 90 à l'heure, sans espoir de plus, la fraîcheur en ce mois d'avril, invincible car la conduite du chauffage – une vulgaire gaine qui draine jusqu’à l’habitacle les embruns à peine adoucis par le moteur – n'existe plus. Au demeurant, l’air extérieur s’engouffre de partout, par les portes disjointes, la calanque, les interstices de la capote mal fixée et le plancher perforé. Les tôles grincent, à tout moment je crains que mon teuf-teuf se désagrège. La glace pliante du conducteur retombe au moindre soubresaut, et soubresauts il y a sur les routes secondaires que nous empruntons sciemment pour éviter les axes trop fréquentés ! Fatigué de la fixer trop souvent, je la laisse battre mon coude. Le rétroviseur est rabattu régulièrement sur la portière par le flux adverse, sa rotule a trop de jeu, autre détail que je n'avais pas testé au préalable. Je le remets stoïquement en place, du bout de la main, le coude bloqué pour retenir la vitre ! Je finirai même par m’arrêter et glisser un coin de carton dans la rotule. Gagné ! Le tic-tac du clignotant résonne dans ma tête à chaque carrefour, sa métronomique lourdaude ne distille aucune mélodie. Sans crier gare, la fixation de la pédale d’accélérateur se déboîte régulièrement par glissement latéral ; la voiture ralentit brutalement, rien à faire avant d’arriver au port, sinon la remettre en place, y compris en conduisant ! Je ne réussirai jamais à l’en empêcher, tant son logement est usé. J'adapterai progressivement ma conduite, pour caler la pédale avec le talon, qui devient pivot quand la pointe de mon pied va à la pédale de frein. J'apprends à freiner de guingois! Pour l'instant, j'anticipe, pompe obstinément sur la pédale, tant il me semble n'avoir pas été obéi à la première injonction. J'obtiens gain de cause, mais les dixièmes de secondes de décalage nourrissent autant de décharges d'adrénaline. Fend-la-bise ralentit et s’arrête doctement si besoin… Dès la première expédition, heureux de son abnégation malgré son dépouillement, ses approximations et ses bégaiements, je la baptise, foin de mépris pour la matière ! De toute mon existence de conducteur, elle sera ma seule diligence à bénéficier de ce traitement de… ferveur ! Fend-la-bise : la 2CV hérite du sobriquet de la tortue de mon grand-père ! La lointaine réminiscence d’une placidité bien plus bucolique m’inspire. Au volant, je m’imagine déjà en train de reformer à coups de maillet les tôles gondolées, de mastiquer et poncer une carrosserie profilée aux courbes originelles depuis longtemps bosselées, et de la peindre en rouge Ferrari, un soleil hilare sur chaque portière avant. Dans ma tête, je change déjà les optiques de phare, les pare-chocs éthiques d’origine contre ceux pulpeux d’un 4x4, je la dote d’un avertisseur italien, de la victoire de Samothrace des Rolls-Royce sur son nez de Cyrano, d’un pare-buffle de Tartarin, de rétroviseurs géants, équarrissant son gabarit, comme un gringalet qui bourre sa veste d’épaulettes ; je couronne le tout de la signature Porsche sur son postérieur callipyge. Je délire d’initiatives et de fantaisies toutes plus burlesques les unes que les autres, aiguisées par mon doigté enfin épanoui…

 

Je continue à gagner quotidiennement mon travail avec ma grosse berline confortable. Le printemps s'écoule sans que j'aie réellement besoin de mon tacot. Je le sors de temps à autre pour l'aérer, comme d’autres promènent leur chien. Mais je dois me rendre à l’évidence : la carrosserie est pourrie dans sa totalité, irrécupérable. La restauration que j’imaginais sera reconstruction ou ne sera pas ! Seul le groupe moto-propulseur et le châssis survivront ! Je tergiverse, sursois, rend humblement hommage à l’augure qui m'avait mis en garde, maudis ma prétention de manuel : j'ai mené un combat d'arrière-garde. Je médite l'impartial message
d'un type qui balance entre deux âges
. Sacré Brassens ! Finalement, Fend-la-bise repose sans rénovation supplémentaire dans mon garage, jusqu’à ce que le destin décide de frapper au bas-ventre de mon carrosse cossu ! Panne rédhibitoire, due à une réparation antérieure mal effectuée, que mon garagiste, qui n'en était pas l'auteur, m'explique en détail. Secouru par le propriétaire précédent, la victime initiale, inconsciente et honnête, je décide immédiatement d'obtenir du maladroit la réfection de mon moteur de 2.5 litres. Cette partie à quatre va juridiquement compliquer la résolution du litige. Et Fend-la-bise reprend du service journalier, 40 kilomètres aller et autant de retour. Chauffage inutile en juin, tant mieux. Je me rends au boulot à vitesse réduite, prend le temps d'admirer les champs de céréales à perte de vue dans le Vexin, constate qu'ils évoluent chaque jour en couleur, en consistance. Ce que mon bolide, lancé bien au-delà de la limite que l’autorité ne contrôlait pas encore vraiment, m'empêchait d’observer. La Deuche m'onctionne du miracle du temps qui n'est plus compté au cadre sup que je suis devenu. Bénie soit la limitation de vitesse imposée par la technologie faute d’avoir été consentie ! Sans se laisser distraire, indifférente à l'équinoxe qui lui permet de ne se mouvoir que de jour, elle amplifie l'intermède de la contemplation, une aubaine que j’avais négligée dans mon quotidien professionnel compulsif. Je m’affranchis de ses misères, inconfort, bruyance, vétusté.

La Deuche m'impose de fréquents passages à la station-service, je n'y étais plus habitué, bénéficiaire de l'autonomie étendue d'un diesel. Je redécouvre l'intempérance de l'ancêtre et comprends tout à coup le ferment de ses ondulations, hoquets et convulsions, à chaque dos d'âne, à chaque virage, où je m'accroche au volant, si j'ai commis l'imprudence d'y entrer un peu précipitamment. Ma naïveté primitive, ma docte formation m’inclinaient vers une conception iconoclaste de la suspension et des amortisseurs par un professeur Nimbus déjanté. Que nenni ! La vérité, qui ne m'avait jamais été révélée, m'assaille : la 2CV picole ! Mais comment son postillon le lui reprocherait-il, lui qui n'est, pas plus qu'elle, un parangon de sobriété ? Elle s'enivre au carburant, aux parfums entêtants des aromatiques benzéniques. Je privilégie vins et bières, bières et vins. Elle s'assume autant que je m'assume, elle m’avoue ses faiblesses, je lui confesse les miennes. Nous sommes faits pour nous entendre ! Un demi-litre de cylindrée me coûte en essence autant que mon volumineux diesel en gazole, je lui pardonne ! Je l'absous ! Je l’absaoûle !

Côté calèche, le différend perdure. Le garagiste incompétent s'avère un professionnel indélicat, il a transformé la partie faussement débonnaire de quatre coins en poker menteur. Mauvaise pioche ! Des bouffées de strip-poker débridé m'envahissent. Souvenir de puberté vécue à la va-comme-je-te-pousse derrière les hauts murs d’une pension prison, à l’écart des pucelles effarouchées et de la société. Haro sur l'infortuné dont l’ultime pièce de tissus ceignait les reins, quand ses adversaires arboraient encore leur liquette, leurs chaussettes ou même leur pantalon. Il s’agissait alors de serrer le jeu contre les conjurés pour ne plus perdre et préserver sa nudité, synonyme d’un bizutage de frustrés, enjeu délibérément consensuel de la partie. Ma hargne combative d'alors me touche rétroactivement de grâce !

Le malappris n'assume pas ses responsabilités, malgré le soutien du constructeur à mon égard, qui s’est substitué à mon garagiste dans les dialogues de sourd ! L’estive des uns et des autres ralentit encore plus la procédure. Peut-être mon détracteur invisible, champion de l'inertie et de la défausse, mise-t-il que, face à mon impérieux besoin, je vais finir par endosser la réparation pour récupérer mon indispensable outil de travail ? Non seulement il sous-estime mon obstination, mais encore il ne préjuge pas de mon joker !

Pendant ce temps là, donc, la Deudeuche poursuit vaillamment ses allers et retours, traverse la plaine sans coup férir, s'essouffle au moindre pont de chemin de fer, s'impatiente noblement, coincée derrière les semi-remorques de 400 ou 500 chevaux, bridée à une vitesse où le dépassement frise l’aventure provocatrice et où se rabattre n'est plus possible à cause de l'aérodynamique du monstre, à moins de rester indéfiniment sur la file de gauche… et encore ! Parvenue à hauteur de sa cabine, Fend-la-bise plafonnerait, retenue par les courants contraires. J'assiste aux moissons, qui dégagent mon horizon : la mi-juillet restitue l’espace progressivement bouché par le blé croissant. Je conduisais dans un couloir, sans m’en rendre compte. Les clochers d'église, les calvaires, les rares arbres ayant survécu au remembrement agricole, les maigres villages épars réapparaissent, dissipant l'uniformité de façade patiemment échafaudée par le printemps. Fend-la-bise traverse maintenant la campagne les ailes déployées, tangue de son ivresse sans jamais me désarçonner ! Espiègle, elle va, court, vole… se prend pour Pégase, pleins gaz ! Elle pétarade au rythme de l’Hymne à la joie, dont je discerne la ligne mélodique et le dynamisme dans le concert de l’échappement. La brise toujours aussi envahissante m'est enfin bénéfique! Dans le parking souterrain, elle côtoie ses sœurs beaucoup plus jeunes et rutilantes, parking parisien d’un siège de grande entreprise, saturé d’allemandes toutes plus luxueuses les unes que les autres. Statique, dans la pénombre des murs gris du béton brut de décoffrage, honteuse de l'élan interrompu, elle dissimule son charme. Son esthétisme désuet, sa livrée lamentable la font passer pour une haridelle d’étudiant stagiaire, nombreux à cette époque de l’année. Face à ses contempteurs, je démens sans une once de honte : la Deuche indigne du musée, c’est à moi, chef de service. Les fils de pontes, stagiaires, s’autorisent la BMW de papa… déjà !

Progressivement, Fend-la-bise affine son numéro de séduction initial à mon égard. La populaire qu'elle est restée, apprivoise le bourge que je suis devenu sans y prendre garde. À son volant, je rêve de Mai 68 que j'avais oublié, à la parenthèse débridée pour l'étudiant d’hier, d’autrefois. À cent mètres du Chant du Monde de Jean Lurçat, les tapisseries à la mode dans les chambres universitaires se composaient des couvertures de Charlie-Hebdo. Bal tragique à Colombey : un mort ! Je ris encore, du courroux des bien-pensants plus que de l’outrance elle-même ! À son volant, costumé, cravaté, je redeviens – du moins veux-je le croire – un Grand Duduche sur le retour d’âge, rejeton déguingandé du vrai Pilote des adolescents d’avant Mai, inspirateur, plus qu’à y paraître, de Dany-le-rouge. Je braille des chansons des Beatles que j'écoute de moins en moins ou de Brel, que j'écoute plus que jamais... à la maison, car le tintamarre de la Deuche inhibe mes facultés auditives. Je braille, car je ne m’entendrais pas fredonner. Je braille parce que j’exulte. Je rêve des tournois de bridge – dans les estaminets, loin des cercles compassés de l’intelligentsia - qui transcendaient nos nuits sans sommeil. Le bridge, tiens ! Ça fait au moins vingt ans que je ne m'y suis plus adonné, il faudra que je m’y remette ! Partenaires de cartes, complices de comptoir, co-buveurs de mousse, refaiseurs de monde, qu’êtes-vous devenus ? L'été s’avère très jouissif. Août assoupi génère un délai supplémentaire de latence, le contentieux s'enlise dans la volupté de grandes vacances à la Tati, mais surtout pas à la Tati Danièle!

L'automne se profile. Les champs sont labourés, la plaine n'est plus qu'un amoncellement de terre en mottes, alignées en sillons, où des mouettes en colonie picorent derrière les tracteurs, en égayant la campagne de leurs criailleries stridentes. Les frissons, qui m'ébranlent à la fraîche, propulsent mon taxi à l'esprit ; mon conflit avec la gent mécanique tourne à la mauvaise farce. Les ténèbres réveillent mon instinct sécuritaire, pourtant peu développé : l’éclairage ne me permet guère de distinguer la chaussée, les obstacles éventuels. Je longe la ligne blanche discontinue du bord de la route, comme un Poucet petit et décadent, en épuisant ma vision, en restreignant l'élan de mon ange gardienne. Je reçois force appels de phare, tant les miens lorgnent à la lune. Je salue au passage par un bref et joyeux coup de trompe que je n’entends pas. Les conducteurs croisés – les normaux croisés – le perçoivent-ils ?

Un expert commissionné par le constructeur vient constater l’état du moteur de ma berline, confirme le diagnostic d'une réparation non seulement foirée, mais surtout maquillée. Fend-la-bise, imperturbable, attaque octobre, son quatrième mois d’intérim, quand le Diafoirus véreux finit par céder, menacé par la marque de perdre sa concession. Pendant que l’officielle, l’épouse me délaisse, prolonge involontairement sa cure de jouvence comme une baronne du Second Empire à Vichy, ma maîtresse décatie me dorlote. Quelques jours sont nécessaires à la réfection du moteur, à établir les documents entérinant le règlement amiable du litige. Et, après 120 jours de séparation de corps, ma légitime m'est restituée. La Toussaint survient, il était temps ! Je remise Fend-la-bise, retrouve l'aise, l’animation radiophonique, le chauffage, la valse à quatre temps du moteur à combustion interne, la vitesse en souplesse, autant d’éléments qui n'éludent pas l'absence d'âme. Mais où diable niche celle de la 2CV ?

Les producteurs américains d’émissions télévisées n’ont rien compris au raffinement de la concupiscente culture gauloise ! C’est cette académie d'immortelle qu’il fallait mettre entre les pattes de Colombo, pas une 403 ! Un rien aurait permis à l’inspecteur d’atteindre un niveau de légende quasi intemporel. Un rien doté d’une âme et d’une sensualité dont est dépourvue la Peugeot frigide. Une sensualité à contre-courant, visage globuleux, traits informes, poitrine opulente, corps enveloppé, replis adipeux cachant la vulve, une sensualité plus aguicheuse que celle des reines de beauté aux formes aérodynamiques, sculptées dans les phantasmes des androgynes qui façonnent leur gloire, mais dont les mâles poursuivent l’âme, en vain !

 

Fend-la-bise regagne son alcôve, fière de son intérim sans une panne, sans une vidange, sa consommation d’huile assurant le renouvellement. La surveillance régulière du niveau évite que le moteur ne serre : je deviens le roi de l'appoint. Mais je ne me sens plus le courage de la carrosser de neuf. Il faudrait carrément se procurer une coque, alors même que le plancher regorge de tôles rivetées pour boucher les trous. Faut-il, contre bises et marées, faire face aux réglementations qui se dessinent, castratrices de son immortalité ?

Fend-la-bise change de cocher. Mon fils bachelier la rapatrie à l’endroit où, ébouriffée, elle s’était épanouie : le parking d’une université, élégante maison de retraite en plein air de guimbardes. Les cendrillons surannées d’après minuit, légères de n’avoir jamais connu l’avant, se marrent entre elles comme des citrouilles ménopausées ! Elles y languissent de leurs gigolos, épisodiquement en cours, emmêlés à de jeunes greluches évanescentes pendant les nuits sans lune, à l'abreuvoir le plus souvent, dédaignant leurs gueuses pour une Gueuse Lambic ! Une fois, une fois seulement, des mains juvéniles et inconscientes ouvriront la capote. L'imprudent ne parviendra pas à opérer la fermeture, la torpédo du pauvre restera la gueule béante jusqu’à son retour au bercail : nous aurons bien du mal à la rebâcher, tant la toile est cuite par le soleil et les intempéries, tant les crochets et les attaches sont oxydo-vermoulus, tant les montants sont déformés. Une autre fois, elle sera volée. Nous la croyons perdue à jamais, enroulée autour d’un arbre, fracassée dans un fossé ou précipitée du haut d’une des nombreuses falaises crayeuses de la région. Que non ! Un mois plus tard, les gendarmes téléphonent au propriétaire – moi, titulaire de son sauf-conduit. Mon fils récupère Fend-la-bise, intacte, abandonnée dans un champ à portée de l’université, aucunement vandalisée. Incroyable ! Bref, l'intrigante revit sa vie trépidante de matrone mûre et désintéressée, initiant un jouvenceau impécunieux, y compris en l’effrayant des enlèvements que ses aînées subissaient de ravisseurs d’opérette dans les années 60 : pour en user et non pour les désosser ! Aiguillonnée par l’élégante désinvolture de son chevalier-servant, l’aventurière se paie le luxe de quelques procès-verbaux pour stationnement interdit dans la ville qui étouffe, sans éprouver le besoin de se faire la plus belle pour aller contredanser !

Elle continuera vaillamment à servir cahin-caha, épousera les méandres des noctambules impénitents de la faculté de lettres, se rendra loin dans la profonde France pour un concert de Joan Baez, jusqu’à ce que son arrêt de mort soit signé. L’instauration des contrôles techniques imposerait quasiment l'achat d'une voiture complète en pièces détachées pour bénéficier de l’ultime trésor qu’elle recèle : sa carte grise. Ma chimère de métempsycose – la 2CV réincarnée en 2CV – s'écorche à la réalité des bureaucrates enlimousinés. La mort dans l’âme, nous la remisons sous un hangar ad vitam aeternam. Aujourd'hui, rançon de sa juste gloire, les poules y dorment et y dorlotent leurs couvées ! Tout doucement, sous l’action corrosive des fientes et celle érosive du temps, Fend-la-bise retourne poussière de métal.

 

© Copyright 2008 Michel Orivel

Ulysse dans la vallée

Par Michel ORIVEL :: 21/08/2008 à 19:38 :: Ulysse

Ulysse ! Quels parents facétieux, cultivés ou innocents, avaient pu ainsi prénommer leur enfant à la fin du XIXème siècle ? Avaient-ils choisi au hasard ou sur un calendrier – révolutionnaire ? – comme pour les Fête Nat de l'Afrique coloniale ? Je n'ai pas connu mes aïeux farceurs, seulement mon grand-père ainsi affublé. Mais des turpitudes l'entraînèrent rapidement loin du pionnier légendaire. À Azay-Le-Rideau, aux antipodes d'Ithaque, ma grand-mère n'était surtout pas Pénélope. Pour moi, Ulysse s’appelait avant tout Pépère ; l'universalité du diminutif dans l'environnement familial éclipsait le prénom, sans pour autant que le non-dit traduise une volonté. Il répondait à Pépère comme Alice à Mémère, rebaptisés ainsi par leur propre progéniture à l'apparition des petits-enfants, au plus intense du boum des bébés. Alice et Ulysse, l’alliance ne dépassait plus l’assonance! Les voisins, les commerçants et autres ridellois, saluaient le retraité de l’antique et sempiternel « Monsieur le percepteur ». Le prestige de son prénom me fut, plus tard, révélé par mes humanités dans un lycée classique.

 

Mon grand-père a toujours éprouvé beaucoup de peine à se mouvoir. Blessé au genou par un obus, pendant le conflit de 14-18, il n'a plus jamais quitté Azay-le-Rideau, sauf pour « monter » à Tours de temps à autre. Probablement plus contraint qu'enthousiaste, il se laissait trimbaler par un de ses fils ou filles, en autorail ou, sur la fin de sa vie, en voiture.

Dès la fin du premier conflit mondial – germe de la mondialisation avant le commerce ! –, le gouvernement de la république lui avait attribué un emploi réservé. La perception locale meubla sa destinée professionnelle, close bien avant ma naissance. Rentré commis aux écritures, il la quitta en ayant gravi tous les échelons, ennobli de la notabilité propre aux hiérarques locaux – curé, notaire, instituteur, médecin – combinaison raffinée de respect et de familiarité. Peu après le deuxième conflit, plus mondial que le précédent, Pépère eut droit à une retraite précoce, autre bénéfice contingent à sa survie bancale. Son existence – celle qui lui seyait – s'est focalisée sur ses jardins. Il disposait de trois terrains, disséminés dans la vallée de l'Indre, en amont du bourg, sur la route d’Artannes et de Pont-de-Ruan, achetés les uns après les autres, à mesure de ses disponibilités financières. Les deux plus proches s'étendaient à la sortie de la commune, mes petites jambes trouvaient pourtant le chemin bien astreignant. Le plus lointain se situait à Perret, bien au-delà du périmètre de l'agglomération, où quelques troglodytes occupaient la paroi sculptée par la rivière. Dans ces habitations ancestrales, il me semblait que ne pouvaient prospérer que des hommes primitifs, même si les grottes étaient maçonnées par des murs semblables aux logements classiques, garnis de fenêtres et de portes conventionnelles. Urbain, je redoutais toujours que quelque néandertalien vêtu d'une peau d'ours n’en surgisse. Je ne prisais guère d'emprunter ces parages inquiétants. Lui parcourait le chemin doucement, sa vitesse rivalisait avec celle de ses petits-enfants.

D’avril en octobre, devançant l'aube, il partait seul, à bicyclette. L'horaire d'été n'avait pas été instauré, il disposait donc de plusieurs heures de labeur avant que la chaleur ne le contraigne à s'interrompre. À s’en tenir à l'adage qui promet un bel avenir aux matinaux, il aurait dû en avoir, il ne lui avait pourtant guère souri! Il revenait chargé de légumes et de fruits, rassemblés dans une volumineuse caisse en bois arrimée sur son porte-bagages, et aussi, parfois, dans des filets à provisions accrochés à son guidon. L’équilibre très précaire de l’ensemble ajoutait à l'amoindrissement physique du cycliste. Pendant les grandes vacances, qui voyaient défiler en désordre quelques-uns de ses petits-enfants, confiés par des parents absorbés, notre lever coïncidait avec son retour. Face à notre café au lait, il dégustait sardines grillées et Sainte-Maure de confection familiale, le tout accompagné de pain frotté à l'ail ou couvert d'oignons crus. L'odeur âcre des poissons m'indisposait, maltraitait mes papilles imbibées du sucre, sur lequel ma grand-mère ne lésinait pas, revanche d'une privation récente dont j'ignorais le supplice. Ses escapades matinales n'étaient pas une marotte de retraité : en activité, il ne se rendait à son bureau qu'après. Simplement il raccourcissait la virée champêtre. Il respectait une sieste quotidienne, bienfaisante puisqu'elle l’isolait d'un entourage soudain trop proche. Avait-il ajouté cette pause à l'heure de la retraite ou avait-elle, de tout temps, entrecoupé l’intermède dominical ? Symbole de la quiétude de l’instant, un chat venait immanquablement se lover sur ses genoux et accompagnait de ronronnements le souffle régulier du dormeur.

En milieu d'après-midi, ragaillardi par la méridienne, le grand-père s'attelait à nourrir son cheptel ; je ne manquais pour rien au monde de l'accompagner. Il clopinait jusqu'à la cave, creusée dans le tuffeau de la paroi, à l'arrière de la maison, dans son ombre portée. Celle-ci abritait le vin dans son immensité et, juste derrière le portail à claire-voie, les clapiers des lapins, ainsi pourvus de suffisamment de lumière. Pépère m'emmenait parfois jusqu'au fond, pour récupérer une des bouteilles étiquetées, dévolues aux fêtes de famille. Les ténèbres absolues, seulement troublées par la torche électrique, conféraient sa majesté au breuvage dionysiaque. L'humidité, chargée d'une lancinante odeur de moisissure, consolidait l'étrangeté de ma perception. Lors de mes incursions liminaires, je ne lâchais pas la main du grand-père, jusqu’au jour où je sus m’en affranchir et parcourir cette crypte, libéré de mes frayeurs enfantines. Ainsi j'atteignis l'âge dit de raison ! Il m'interdisait rigoureusement de caresser les lapereaux, car la mère les abandonnerait, m'expliquait-il doctement. Je n'y avais droit que du jour où il les séparait. Curieuses, les bestioles n’hésitaient pas à s’approcher, à m’arracher des mains les fanes de carottes ou les brins de luzerne que je leur présentais. Aussitôt, elles se réfugiaient d'un bond au fond de la cage en mâchonnant leur butin. Puis nous nous rendions au poulailler, un poulailler théâtral, puisqu'il perchait sur le contrefort prolongeant l'étage de la maison, en surplomb de la cave. Pépère avait bien du mal à gravir l'escalier ; à mon tour, en avance d'une marche, je lui agrippais la main pour l'entraîner. Il lui arrivait de marquer une pause en grimaçant, défaillance à laquelle il ne s'abaissait pas en présence d'Alice. Il m'offrait volontiers un oeuf pour le gober. Il nettoyait la coquille, la perçait délicatement aux deux extrémités, avec l’épingle dont il n'avait pas manqué de se prémunir. Il me tendait son présent précautionneusement, un doigt obturant l’orifice inférieur. J’aspirais. Venait d'abord le blanc, visqueux et tiède, sans saveur bien marquée, puis le jaune qu'il fallait pomper avec un peu plus de force, la saveur de soufre me ravissait. Il m'observait d'un œil complaisant, repu d'un plaisir simple. Mon goûter avalé, il ne me restait plus qu’à restituer l’enveloppe vide aux volatiles. Depuis cette époque, j'avais pérennisé le plaisir de manger des oeufs crus ; récemment, le hachecinq haineux est passé par là, mettant un terme à ce délice ancestral.

En fin d'après-midi printanière ou en soirée estivale, toujours à bicyclette, il retournait à ses cultures pour arroser. Il rentrait à la tombée de la nuit, grommelant quelques jurons bienséants quand elle le surprenait, à cause de l'éclairage de son engin, plutôt faiblard.

 

Sa passion avait envahi jusqu'à la façade de la demeure, décorée d'une vigne, dont le pied montait en parallèle de la porte d'entrée ; deux bras horizontaux couraient de part et d'autre, sous les fenêtres de l'étage, la taille royat. L'expérience du grand-père à épamprer soigneusement son chasselas assurait la récolte. Il lui fallait une échelle. Il tolérait qu'on la lui installe, mais refusait de déléguer la tâche indispensable dont l’univers familial le targuait d'expertise. Sous l’œil inquiet de ses filles et les rouspétances de la grand-mère, il y grimpait lentement, péniblement, en boitant verticalement, pour couper les rameaux inutiles. Il portait d'abord sa jambe valide sur le barreau supérieur, et s'y appuyait pour hisser sa jambe raide. Ses filles imploraient le ciel au pied du péril, comme Marie devant la croix. La récolte se révélait toujours succulente et prolifique. En septembre, il consentait à ce qu'un tiers, fils ou gendre, cueille les grappes sous sa direction vigilante. Mûries à l'intensité héliophile réfléchie par l'albe du tuffeau, elles s'épanouissaient hors de portée des nombreuses mains innocentes de la troisième génération, dont la patience ne pouvait se contenir devant l'aubaine. La menace d'une piqûre de guêpe, ritournelle des parents, refroidissait les plus pugnaces d’entre les cousins, toujours prêts à une courte échelle complice.

 

Plus impérieux à son quotidien que le tribut alimentaire, le jardinage meublait le loisir exclusif de Pépère. Bien après que ses enfants avaient convolé de leur propre zèle, il continua à cultiver l'intégralité de ses terres, à tailler ses nombreux arbres fruitiers. Il distribuait les récoltes à sa progéniture, démultipliée par son lignage direct, et les surplus à la cantonade.

Je me suis souvent interrogé sur les fondements d'un tel acharnement face à l’invalidité ; le bonhomme endurait déjà tant de supplices avec le seul trajet à vélo, avant même la pénibilité de l'ouvrage. Comment, esquinté par le baroud et par la vie, bêchait-il tant de surface, passait-il tant d'heures au ras du sol, à planter, biner, désherber, récolter, alors que son corps meurtri ne lui permettait guère l'élan élémentaire de la marche ?

Nul doute que la satisfaction de ses récoltes forgeait ses joies d'homme simple. Qu’esquivait-il le plus : ses souvenirs de citoyen pacifique confronté à un conflit atroce, dont il portait l'empreinte indélébile ? Outre ses lésions irréversibles au genou, il souffrait d'avoir été gazé à l'ypérite. Bénissait-il sa survivance, quand des millions de bougres y avaient laissé leur peau, à commencer par la quasi-totalité de ses frères, à l'exception d'un ? Ou fuyait-il l'atrabilaire épouse qui gendarmait la chacunière ? Le quotidien ne l'avait-il pas emporté ? Désenchanté par les récriminations de sa moitié, par son autorité dont il avait subi une bien plus intransigeante pendant sept ans, se réfugiait-il dans ses ultimes oasis, pot-pourri de secrets et de sérénité, Eden sans Eve, sans l'Eve qu’Alice n'était plus ? Loin du tumulte conjugal et d'un pays dorénavant étranger à celui des merveilles.

Ses yeux étaient souvent empreints d'une insondable mélancolie ; pour lui, plus que pour tout autre, le silence pesait d'or. Ses mots, des pépites rares et précieuses, traduisaient sa bonhomie et son extrême tolérance. Il entretenait plus que quiconque la pudeur dans le sentiment, que ses murmures peinaient à manifester autant que sa gestuelle. La filiation entre lui et moi avait allègrement franchi la génération qui nous séparait, sans aucun besoin du verbe pour la cristalliser, pour imprimer ma mémoire. La survenue, singulière et toujours inattendue, d'une contenance bourrue, masquait son émotion. Lors des repas dominicaux, quels que fussent les convives, je siégeais à la place biblique, à droite du patriarche. Symbole furtif de son affection, ce privilège marquait-il sa préférence parmi ses nombreux petits-enfants ?

 

Pas plus qu'il ne s'épanchait sur son passé en général, Pépère, un être du présent, y compris dans ses mutismes, n'évoquait les hostilités devant sa descendance. Les quelques échos dont je peux témoigner résultent des narrations de ma mère et de mes oncles et tantes. Il avait, paraît-il, épargné un groupe de soldats du Kaiser surpris à jouer aux cartes dans une clairière, alors qu'il dirigeait une patrouille. Il avait préféré passer son chemin plutôt que de les trucider ou les capturer, risquant le poteau d'exécution où de ses compagnons avaient échoué pour bien plus futile que ce renoncement. Il avait pourtant bénéficié d'un maximum de déveine : la quille se profilait après trois ans de service militaire, quand la mobilisation générale fut décrétée à l'été funeste ! Il avait donc enchaîné et, au final, traîna sept ans sous l'uniforme, démobilisé en 1918, inapte à être renvoyé au front pour fignoler l'ouvrage, privé de l'armistice conquérant qui façonnait les héros. L'ex-poilu s'en foutait, lui qui, ultérieurement, se déroba aux commémorations. Comme une aguicheuse virevoltant autour de son soupirant, la quille l’avait nargué au point de ne se livrer à lui qu’à l’ultime rebond final, non sans l’avoir irréparablement déchu.

Alors le jardinage lui fourbissait-il l'évasion précieuse de ce cauchemar, hanté par la réminiscence de ses frères éternellement jeunes, mais réduits, avant que de n'avoir vécu, à un nom sur une croix perdue au milieu de tant d’autres dans quelque cimetière de la Somme ou de la Lorraine, ou pire à son rang alphabétique sur le monument aux morts ? Restait-il halluciné par le mirage de ces ennemis qu'il ne revendiquait pas comme tels ?

La sépulture de sa jeunesse effervescente reposait dans les tranchées refermées, dans les cratères d'obus comblés par le temps qui passe, mais point n'efface le remords de l'immortalité temporaire. L'écho intérieur du vacarme de la grosse Bertha, renvoyé inlassablement par les battements de son cœur, murait éternellement ses états d'âme. Qu’enfouissait mon grand-père quand il retournait sa bêche lourde de glèbe ? Le fumier de cheval qu’il ne manquait pas de se faire livrer à l’automne ou les déjections autrement plus inhumaines de l’hystérie collective ? Que brisait-il quand il émiettait sa pelletée en la frappant avec la tranche de son outil ? Les mottes qui, bientôt, hébergeraient ses plantations ou le spectre des ordres aveugles qu’il était censé avoir appliqué de plein gré ?

 

Indifférent à la répétitivité des saisons, à leur pesanteur cyclique, il éprouvait une jubilation récurrente à préparer ses semailles pendant l'hiver, y compris les plus hypothétiques. Il s'acharnait à sélectionner, entre autres graines, celles de melons, qui, une année sur deux, s'avéreraient trop peu sucrins, faute d'un ensoleillement adéquat. C’était avant le réchauffement climatique. Dès sa dégustation, il récupérait les pépins de quelque nectar bien dodu qui avait émerveillé les convives. Les graines séchaient plusieurs mois au grenier exposé aux courants d'air. Un soir de veillée, pendant que la grand-mère ravaudait ou tricotait, il les triait. Il agissait méthodiquement, penché sur la table où il les avait éparpillées, ses lorgnons ajustés sur le nez. Il tournait et retournait chaque pépin plusieurs fois avec la pointe d’un couteau, jusqu’à ce que l’un d’entre eux le satisfasse. À l’aide d’une pince à épiler, il remisait les élus dans une boîte en fer. Forme, taille, couleur, défauts, ses critères de sélection ont conservé leur mystère : il ne m'introniserait pas avant la maturité inhérente, soutenait-il. Il ne disposa pas de cette satisfaction. En janvier, il les semait individuellement dans des minuscules pots de fleurs. Au repiquage, dans les surfaces les plus exposées au soleil, il couvrait chaque pied d’une plantureuse cloche en verre, serre individuelle pour ces fruits choyés au-delà du raisonnable. Aux heures lumineuses des journées printanières, il enlevait les protections, les replaçait soigneusement avant que la fraîcheur ne s’installe. Après les ultimes gelées matinales – bien au-delà des saints de glace – il débarrassait définitivement les plants de leur chapiteau. Au cœur de juillet, il pinçait les tiges excédentaires, posait les fruits naissants sur des tuiles afin de les protéger de l'humidité. À la fin de l’été, nous dégustions les melons, dont le cénacle familial le complimentait hypocritement. Les charentais fondaient son unique prétention. Chaque veillée servait au tri d’une semence, puis plus tard dans l’hiver, aux semis en pots ou à la réparation des outils. Certains soirs, il découpait des bandes étroites dans le quotidien local, y collait régulièrement des graines de carottes, de salades ou de navets avec un empois d’amidon. L'écartement entre les graines variait en fonction de l'espace vital indispensable à chaque variété. À la première pleine lune opportune, il enterrait ses calicots dans des saignées qu'il effaçait d'un coup de râteau après l'arrosage inaugural. Il disait gagner un précieux temps en s’épargnant à l’avance le fastidieux éclaircissage. L'humus et l'eau dégradaient papier et colle, les pousses pouvaient s’élancer et proliférer. Jamais il n'invoqua son impotence pour justifier son préalable.

Toutes ses cultures, à l’exception notable de ces sacrés melons, généraient succès, reconduits de saison en saison. Carottes, radis, haricots verts, petits pois, mange-tout, navets, salsifis, scorsonères, fèves, épinards, tétragone, flageolets et autres haricots blancs, choux cabus, choux rouges, courges, fraises, laitues, chicons, romaines, batavias, betteraves, tomates, il réussissait tout. Depuis les semis, dont certains envahissaient les serres vitrées de sa fabrication - fichées dans le sol au bêchage et démontées dès leur inutilité - jusqu'à la récolte des semences pour l'année suivante, il maîtrisait son art jusque dans les ultimes détails. Il auscultait les bourgeons, accompagnait la feuillaison de commentaires avisés, jubilait discrètement de la moindre efflorescence, s'extasiait d'un sourire ténu pour un moignon naissant de drupe. Parallèlement, il maudissait les gels intempestifs qui martyrisait la floraison, les avrils pluvieux qui inhibaient la pollinisation par les abeilles et assistait impuissant au coulage des fleurs.

 

Pépère observait un subtil équilibre entre son dessein et les vicissitudes de la nature, n'hésitant pas à traiter s'il le fallait, recours de la dernière minute, à doses comptées. La bouillie bordelaise – dans mon imaginaire enfantin, la bouillie ne représentait qu'une infâme nourriture de bébé – lui semblait assez universelle pour vaincre toutes sortes de chancres. Il versait de la poudre bleue, sa potion magique, son remède miracle, dans son pulvérisateur en cuivre et le remplissait d’eau. Il revêtait un masque, se harnachait de l'appareil avec de multiples contorsions et m’imposait de m’éloigner. Pour le traitement des arbres, il grimpait sur un escabeau, autre perchoir de perdition pour cet estropié. Il rabrouait doctement ses filles trop timorées qui le berçaient de sentences de prudence.

 

Ses trois lopins s'égayaient d'arbres fruitiers, pruniers, cerisiers, pêchers, brugnoniers, pommiers, poiriers et d'arbustes, framboisiers, groseilliers, groseilles à maquereau, cassis, noisetiers, vignes en palissade contre les murets les plus propices. Il disposait de suffisamment de place pour tout et ses spécimens de poires, à Perret, couvraient plusieurs saisons. Il greffait la plupart de ses arbres. Dans son principal carré, le plus proche où nous nous rendions le plus souvent, il avait fait creuser un bassin pour collecter l'eau de pluie et ériger une cabane où il stockait ses nombreux ustensiles et tous les accessoires essentiels à son activité. En été, l'intérieur restait relativement accessible. En hiver, le capharnaüm regorgeait des rames nécessaires aux haricots, des tuteurs des tomates, des filets de protection pour les arbres fruitiers, des arrosoirs provisoirement superflus, alignés prés du réservoir à la belle saison, des tuyaux d'arrosage enroulés sur des jantes de voiture.

Survivait une vieille pompe, difficile à amorcer et interdite d'utilisation, quelles que soient les difficultés conséquentes, quand un couple de fauvettes ou de mésanges nichait dans la colonne creuse. Au cœur du printemps, il m’installait à portée de vue, me prescrivait la plus grande immobilité silencieuse afin de contempler les allées et venues du père ou de la mère, colportant insectes et vermisseaux au droit du bec. Le spectacle récompensait ma patience, étouffant sous ma juvénilité. Intrigué par notre présence, le messager marquait une période d'attente dans une branche proche. Mon grand-père, féru d'observation, me saisissait le menton et orientait mon regard. Le passereau se faufilait à l’intérieur de la tubulure par un minuscule orifice et réapparaissait quelques secondes plus tard pour une autre quête. Il pépiait pour donner le signal d'un nouveau départ. Le manège recommençait jusqu'à ce que je me lasse. Leur chaperon m’interdisait de soulever le capuchon de la colonne, afin de ne pas perturber la famille. Pour assister aux envols maladroits des oisillons, il m’installait encore plus loin, conscient de la nécessité d'une distance de sécurité pour les parents moniteurs de vol et leurs apprentis Icare. Après la dispersion définitive de la couvée, je pouvais enfin découvrir le nid, encore auréolé de quelques plumes. Sans malice ni résurgence de paganisme dans sa requête, le croyant qu'il était, implorait le Ciel pour le retour du couple l’année suivante, le considérant comme ange gardien de son domaine. Suprême luxe et sauvegarde plus prosaïque, il s'était accordé une adduction d'eau municipale.

Pépère veillait aussi sur la tortue terrestre, autre nymphe protectrice de l'aire. Sa réapparition après une longue hibernation, provoquait une effusion de joie, rare chez ce pudique. Elle se nourrissait de salades, il laissait donc traîner les fanes un peu partout. Mais, finaude, elle préférait se servir sur les pieds tendres, gravant les feuilles de dentelures que le témoin avisé me montrait. Elle se gavait de fraises, en juin il n'était pas difficile de la dénicher ! Gourmande, la cistude ne se cachait plus. Elle gobait les fruits mûrs les uns après les autres, dédaignant les baies encore blanches. Pépère lui parlait parfois, pour se moquer affectueusement de son allure courtaude, comme pour mieux relativiser sa propre infortune. Il chassait Miquette, quand elle se prenait à aboyer sur le plastron, tournant en rond pour déloger l'habitante, recluse face à l'intimidation.

Quand il cueillait ses récoltes, il veillait scrupuleusement à remettre en liberté les coccinelles. Avant de traiter une planche, il les collectait et les déposait à distance. Par contre, il ne concevait aucune compassion pour les escargots, rassemblés un à un sous des pots de fleurs renversés et lestés. Futurs festins. Et il m'avait tôt enseigné les différences entre les abeilles, à respecter, et les guêpes qu'il pourchassait.

Le muret en dévers de la route départementale délimitait un recoin maudit. Longtemps auparavant, mon grand-père y avait occis à coups de bêche une vipère aspic rouge, qu’il avait malencontreusement piétinée. Un des plus dangereux ophidiens, quoique rare dans cette contrée, prétendait-il. La belle, endormie au soleil, s'était vivement rebellée quand le grand-père avait posé le pied sur sa queue. L’imprudent, opportunément muni d’une fourche, s'était défendu avec fougue, la peur au ventre d'être mordu. En un éclair de réflexe, oublieux de son infirmité, il l'avait estourbi d'une estocade précise et expéditive sur la tête menaçante, déjà proche de son mollet. Il me recommandait sentencieusement de ne pas approcher ce muret couvert de chasselas, bien que, depuis cette péripétie mémorable, il n’eût plus entraperçu une quelconque guivre. Ses rictus, à seulement évoquer son bref combat d'une voix tremblante, suffisaient à me dissuader. Fallait-il qu’il ait été chahuté par une frousse impulsive, pour priver de vie un être doué pour elle ! Accomplit-il un geste de survie dont il n'avait jamais ressenti la vitalité pendant ses années de tranchées ? Lui-même émondait les sarments ou récoltait le raisin avec circonspection, heurtant les pierres avec la pointe de son sécateur pour effrayer ses hypothétiques ennemies. J’avais fini par ne plus adhérer à cette mise en scène, mais je me conformais à son vœu pour lui complaire. Malgré sa complainte réitérée, il ne pouvait m'illusionner d'un arpent d'enfer dans son paradis.

 

Le potager du grand-père m’offrait des balades à travers la France profonde : la carotte était nantaise à moins qu’elle ne fût de Chantenay, de Colmar ou comtadine, les tomates venaient de Marmande, la frisée et le cornichon fin de Meaux, la mâche de Cambrai, la chicorée Cornet d’Anjou, le potiron rouge hâtif d’Étampes, l’asperge d’Argenteuil ou de Sologne, le chou de Bonneuil, d’Aubervilliers, de Vaugirard, de Pontoise ou d’ailleurs, le coco blanc de Soissons et la mogette de Vendée, l’ail rouge de Provence, le cornichon vert petit et l’oignon blanc de Paris, le haricot beurre de Rocquencourt et le vert fin de Bagnols, la reinette du Mans, la cerise de Vernon ou de Montmorency. Le vieil homme s’appliquait à me situer ces villes sur la carte imaginaire qu’il dessinait progressivement dans mon esprit. Parfois il avouait ne pas bien savoir de quelle ville il s’agissait : Bagnols-sur-Cèze, Bagnoles-de-l’Orne ? L’orthographe l’avait orienté vers le Languedoc, mais j’appris plus tard qu’il y avait plusieurs autres Bagnols parmi les 36000 communes françaises. De Carentan à Solaize, de Viroflay à Louviers, d'Annonay à Gournay, de Fontenay à Mulhouse, les plants me lançaient des invitations à l’évasion dont il était privé depuis celle, funeste, qui l’avait amoindri. Mutins, légumes et fruits nous entraînaient hors des frontières de l’hexagone, le chou à Milan ou Bruxelles, la betterave en Égypte, la chicorée en Hollande, le navet à Zürich, le concombre à Athènes ou en Russie, l’échalote à Jersey, le panais à Guernesey, la fève en Espagne, la tomate à Rome et la noire en Crimée, la pomme au Canada. Pépère m’entretenait d’autres espèces, dont les noms vibraient de l'imagination de ses prédécesseurs : la reine de Mai, la merveille d’hiver, la Marie-Louise, le paille des vertus, le Saint-Victor, le Cupidon, la reine-claude, la Sainte-Catherine, la Napoléon, la beurré Hardy, la passe crassane, la cœur de bœuf. De loin, je préférais les variétés qui me dépaysaient. Même si, parfois, surgissait une exception. La malice du grand-père – fustigée par la pudibonderie maternelle – suggérait qu’un jour je croquerais la cuisse madame plutôt que la Louise bonne d’Avranches. Dans l’enclos devenu mappemonde, je courrais d’une planche à l’autre, ravi de parcourir si vite de si longues distances. La curiosité du monde me prit ici, où l’éveil des sens se bornait à la vue et aux odeurs. Le peu d'Ulysse dans mon grand-père se révélait là, tout au long de cette carte du tendre végétale.

 

Le deuxième jardin, à portée du premier, bordait l'Indre, à l'orée des majestueux peupliers qui pompaient la rivière souterraine. À la fin de l'hiver, les crues le submergeaient régulièrement. Ici, le maraîcher pouvait aller emplir ses arrosoirs à la rivière. Son handicap allongeait le temps, rien de plus. De l'ouverture à l'automne, certains membres de la famille s'y rendaient pour pêcher. À l'ombre, échappant à la touffeur de l'été, ces contemplatifs surveillaient, pendant des heures, les bouchons souvent improductifs. Un chevesne de temps à autre leur redonnait confiance et prolongeait la partie. J'aimais cette rivière sombre, immobile, où, en aval, se reflétait le château, presque plus célèbre pour son image dans le miroir sans la moindre vague que pour son architecture. Quoi de plus narcissique que le pavillon de chasse de François Ier se mirant dans l'Indre stagnante, symbole d'une symétrie naturelle achevée ? Sa photographie a fait le tour du monde. Pour ma mère, cette tranquillité absolue ne traduisait qu'un leurre : la dangerosité était réelle selon elle, et le risque de noyade certain pour ceux qui y tombaient, même pour les enfants qui, comme moi, avaient précocement appris à nager ! Je passais donc de longs moments à scruter la rivière, sagement assis aux côtés d’un oncle ou d’une tante captivé par son bouchon. Avec le recul, je ne peux m'empêcher de rêver aux siestes lestes que certains couples ont pu savourer quand Ulysse et la chaste couvée de ses descendants, rebutés par la canicule, s'abstenaient ! La discrétion de l’asile, son charme champêtre, son silence naturel et le contre-jour diffus à travers les peupliers géants ne pouvaient que trousser au crime. Combien de fois l'assiduité halieutique ne fourbit-elle qu'un argument de circonstance?

Outre les innombrables variétés potagères nourries aux alluvions déposées par les submersions hivernales, le grand-père entretenait soigneusement un carré de luzerne et de trèfle pour les lapins, par ailleurs nourris de toutes les épluchures leur convenant. À notre retour, j’offrais mon bouquet de trèfles à quatre feuilles à mon lapereau préféré, lui transmettant – en y renonçant généreusement – tout le bonheur acquis patiemment à la cueillette. Aucun oreillard n’a pour autant réchappé à sa destinée culinaire programmée ! La luzerne s’épanouissait sous un énorme noisetier, qu’il fallait régulièrement étêter pour se conformer aux normes de sécurité de la compagnie d’électricité, dont une ligne traversait le domaine. Mon grand-père obtempérait avec zèle, il avait bien trop peur que l’entreprise, puissante, ne lui impose l’abattage. L’arbuste produisait des noisettes rouges, charnues et très parfumées. Elles étaient stockées pour l’hiver, Miquette en consommait une quantité non négligeable. Pépère n’a jamais réussi à les mettre à l’abri de la voracité canine, ou voulu. Miquette volait aussi le raisin, en cueillant les grains directement sur le cep. Comme la tortue les fraises, elle savait très bien sélectionner les grains mûrs. Ne pouvant lui botter le train, le mutilé la menaçait avec une fourche ou un râteau. Elle savait très bien à qui elle avait à faire, s'ensauvait promptement pour mieux revenir sur les lieux de son forfait aussitôt son maître absorbé par son ouvrage. Au contraire de celui-ci, la ratière ne craignait pas les vipères et s'attardait volontiers auprès du muret, où prospéraient les plus opulentes treilles.

 

Dans le havre de son Élysée, Ulysse renaissait pour lui seul, tel qu'il respirait avant, en beau jeune homme plein d'avenir. Adolescent, enfin au contact académique d'Homère, je me plaisais à l'imaginer danseur de tango professionnel dans quelque bordel de Valparaiso, contorsionniste dans un casino louche de Macao, naufrageur à l'île de Sein, souffleur de verre auprès des Lapons ou des Bochimans, ou encore père missionnaire en Papouasie, évangélisant des nymphettes au rythme de son goupillon, dans la position seyant à la corporation. Un Ulysse moderne adaptant le mythe séculaire à la réalité de la modernité. Avait-il seulement aspiré à ces destins que je lui prêtais volontiers, sans m’appuyer sur autre considération que mon imagination intrépide et mon outrecuidance culturelle ? Sa métempsycose secrète, propre aux miraculés de la terreur, entretenait le souffle de vie que le destin avait bien voulu épargner. Déjà vieux quand je l'ai connu, il n’ourdissait plus qu'une ambition voltairienne face à ses Hespérides ; à la fleur d’un autre âge, bien avant que je ne naisse, ceux-ci incarnaient ses ultimes espaces d'aventure, sa quatrième dimension d'outre la tombe qu'il avait esquivée. Sans doute communiait-il avec le mutisme naturel des végétaux, loin de la prolixité des humains, pour toujours indécente et superficielle après le cataclysme auquel il avait réchappé. Aussitôt à ses œuvres agrestes, il s'animait, puisant vertu dans les bruissements familiers de la brise ballottant les feuillages, dans la solitude revitalisante de sa thébaïde circonscrite à son autonomie. Dans son élément, il n'était plus le même homme : l'action animait ses traits, soudain plus joviaux. Lui, le podagre qui s’échinait à seulement traverser la route, débordait d'agilité ! Alors que son pas sur la chaussée, menu menu, mesurait bien moins que le calibre de ses chaussures orthopédiques, sa gestuelle cul-terreuse initiait une chorégraphie paradoxale. Le contraste d'une harmonie gracile illuminait son royaume. Il y avait pourtant belle lurette – pas si belle, cette guerre ! – qu'il ne jaugeait plus la longueur d'une enjambée !

 

Au début des années soixante, la circulation automobile s'intensifiait, les Français s'équipaient ; les touristes nombreux à Azay et les Américains de la base de Chinon envahissaient les ruelles ancestrales. La rue de Pineau, pourtant peu imposante, s'avérait interminable à franchir. Il ne manquait pas d'âmes conciliantes dans son entourage pour le mettre en garde contre les voitures, trop rapides. « Me verront ben! » clamait le septuagénaire en tirant une diagonale plus longue que nécessaire, sans se préoccuper outre mesure, soutenu par son inséparable canne. Quel danger représentait un bolide pour un revenant de Verdun ? Il rappelait humblement qu'il avait connu cette artère sans asphalte, sans voiture à moteur, qu'il était chez lui bien plus que ces envahisseurs de tout poil. Plutôt qu'à son infirmité ou à sa sénescence, il conférait à son enracinement local un droit de priorité, dont il mesurait intérieurement la pusillanimité. Dérisoire combat d'un vieillard dépassé par la mutation sociale. Du moins le mena-t-il noblement jusqu'à l'instant où il ne disposa plus de la mobilité requise pour aller admirer le vaste panorama qui avait toujours été le sien, pour s'asseoir sur le muret séculaire qui bordait la route de l’autre côté. Devenue départementale, légèrement éloignée à cet endroit de l'Indre, elle serpentait contre elle, partout ailleurs dans une vallée encore reconnaissable presque deux siècles après, à lire les pages introductives du « Lys dans la vallée ». Cloué dans son fauteuil, il avait suspendu sa canne désormais superfétatoire à son dossier, comme dernière incantation à sa souveraineté déchue sur ses terres promises à la déshérence... ou pire au permis de construire!

 

Dans mes souvenirs, rien ne ressemble à un temps fort, immarcescible, comme la madeleine ou la bartavelle de ces chers Marcel. Les miens sont enluminés d’une multitude d’événements insignifiants par eux-mêmes, qui, bout à bout, ont forgé mon attachement à la vie pastorale, ma préférence pour les plaisirs les plus simples, aussi éphémères soient-il que de gober un œuf pour tout quatre-heures, ou de croquer une carotte à peine arrachée et frottée énergiquement dans l’eau, ou encore de confectionner des boucles d’oreilles très rudimentaires avec des grappes de cerises. Ma palette de souvenirs s'harmonise de myriades pointillistes qui réverbèrent, sur un firmament éternellement étoilé, le vol feutré d'une fauvette ou celui, furtif, d'une chauve-souris, la démarche nonchalante d'une tortue. Dans toute cette mosaïque d'effluves légers, l'invariant reste Pépère Ulysse.

 

La vie paraissait immuable, mais elle changeait imperceptiblement. Elle bougeait comme les enfants grandissent, sans que le témoin quotidien ne s’en aperçoive.

Un jour, les Américains ont décampé, leurs immenses décapotables n'obstruèrent plus le centre du village, ni la rue de Pineau.

Un autre jour, entre chien de l'enfance et loup de l'adolescence, je partis loin, aspiré par les contingences parentales indépendantes de ma volonté, sans percevoir le point de non-retour atteint in fine.

Un jour encore, dans nos visites dès lors très épisodiques, nous n'allâmes plus aux jardins. Pépère s'était éteint sur un lit d'hôpital, dans une ultime tentative de lui restituer un peu de la motricité inhérente à sa plénitude de jardinier. J'avais quinze ans et heureusement pour moi, le chatoiement de la complicité nubile des filles allait m’absoudre de cette perte irréparable.

 

© Copyright 2008 Michel ORIVEL

Les noces barbares (Yann Queffélec)

Par Michel ORIVEL :: 21/08/2008 à 20:14 :: Les livres sur mon chevet

Barbare est d’abord l'absolu déni d’amour de la mère à l’égard de son fils. Elle le rend pour l’éternité coupable du viol dont il est issu, dont il est tissu. Barbares les grands-parents qui séquestrent le rejeton du malheur dans le grenier, qui le dissimulent pour effacer la honte rejaillie sur ce couple de petits, très petits, commerçants, bien proprets, bien comme il faut. Le décor est planté d’une manière implacable.

 

Yann Queffélec met en scène un trio ordinaire de bourreaux d’enfants, complices sans honte ni retenue, jamais atteints par la compassion des rares preux qui tentent vainement d’offrir un peu d’amour à l’innocent à hauteur de leurs moyens malheureusement limités, la cousine, le mari tardif, bonhomme mais sans envergure, à qui a été concédée la violée. Et c’est justement cette ordinaireté qui confère au roman son caractère insoutenable. Jusqu’au bout Nicole, la marâtre, va s’obstiner, jusqu’à la nausée du lecteur, laquelle s’évaporera soudain dans la chute de l’histoire. D’un même entêtement, Ludo, l’enfant martyr de sa conception, va tenter d’extraire l’amour maternel de la carapace qu’elle s’est forgée à son entier détriment. Déchirant. L'épilogue interviendra quand il croira enfin y parvenir.

Au passage, le roman tisse une vibrante dénonciation de ces institutions hypocrites, où les enfants placés expient sous une autre forme les exactions dont ils étaient l’objet à l'extérieur, derrière le paravent de la miséricorde chrétienne et de l'hypocritement correct, la chose la mieux partagée du monde par les petits bourgeois.

L'écriture sobre de Yann Queffélec, détachée des événements, son recul de narrateur sans parti pris apparent (mais bien présent  au-delà du non-écrit) rendent le livre plus sonore.

© Copyright 2008 Michel ORIVEL

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